«Des troupes de terre sont seules redoutables pour Méhémet-Ali. Une armée de débarquement pourrait sans doute être à craindre, mais d'abord il la faut considérable. Sans cela aucune chance de succès, et certes une expédition de cette importance, conduite à cette distance, est un peu chère pour satisfaire un caprice de ministre; car ici l'intérêt bien entendu de l'Angleterre est tout à fait opposé à la marche suivie. Et puis cette escadre, où arriverait-elle? et où débarquerait l'armée? En Syrie?--Mais il n'y a pas un port, pas une bonne rade sur cette côte inhospitalière.
«On parle d'attaquer Saint-Jean-d'Acre; mais on ignore donc son peu d'importance et le peu d'utilité dont serait sa possession. Cette place peut servir aux Égyptiens pour y conserver des magasins, pour être le centre d'un grand camp retranché que l'armée pourrait venir occuper en cas de soulèvement du pays. Mais, environnée de bas-fonds, elle n'a aucune importance maritime, et un mauvais mouillage, un mauvais point de débarquement, sont seuls à six lieues, au pied du mont Carmel.
«Une fois les troupes anglaises maîtresses de Saint-Jean-d'Acre, que feraient-elles? avec quels moyens avanceraient-elles dans ces montagnes de Judée, si arides, et où, à chaque pas, elles rencontreraient des obstacles de tous les genres, et des souffrances de toute espèce? On compterait sur une insurrection des habitants? pure chimère! Jamais les musulmans ne se révolteront contre Méhémet-Ali en faveur des chrétiens. Une armée de Turcs venus de Constantinople, parlant au nom du chef suprême de la religion et de l'empire du padischa, qui représente le calife, n'a pu rien opérer. Qu'on juge de l'effet produit par une armée d'infidèles!
«Irait-on attaquer Alexandrie? Je comprendrais davantage cette opération; car enfin un succès donnerait des résultats importants, et on combattrait près des vaisseaux et à portée de ses moyens. Mais l'opération est difficile. Alexandrie, sans être une place proprement dite, est cependant fortifiée. Sa position ajoute à sa force. Elle est environnée d'un désert où les assiégeants, en hostilité avec l'intérieur du pays, ne trouveraient des ressources d'aucune espèce. Méhémet-Ali entretient ordinairement dans cette ville cinq ou six mille hommes de bonnes troupes de terre. Le personnel de son escadre lui donne au moins huit mille marins disponibles. Il a trois mille ouvriers dans l'arsenal, et les Turcs du capitan-pacha, marins et troupes de guerre, s'élèvent à plus de douze mille hommes. Le vice-roi a donc au delà de trente mille hommes à mettre sur les remparts d'Alexandrie. Méhémet-Ali, placé au milieu de ces moyens, pourvu d'artillerie et de vivres en abondance, me paraît assez redoutable pour penser qu'il convient d'y réfléchir à deux fois avant de se décider à venir l'attaquer.
«Il faut donc en revenir aux Russes; mais de ce côté encore il ne manque pas de difficultés. Afin d'opérer avec confiance, il faut qu'ils se présentent sur l'Euphrate avec quarante mille hommes. Or il y a, des bords de l'Araxe à la frontière de Syrie, plus de cinquante marches à travers de hautes montagnes âpres et difficiles, dans un pays pauvre, au milieu d'une population hostile et fanatique. Pour faire arriver l'armée à sa destination, pour s'y soutenir et l'empêcher d'être compromise, il faut mettre en mouvement cent vingt mille hommes et faire des préparatifs immenses. La misère et les souffrances des troupes serviraient beaucoup la cause des Égyptiens. Elles seraient encore augmentées par les dévastations ordonnées. La multitude des Arabes bédouins et les habitants qui auraient couru aux armes, car les Turcs de l'Asie ne sont pas, comme ceux de l'Europe, familiarisés avec la domination russe, rendraient les communications difficiles, et, l'armée égyptienne se retirant à quelques marches, le sort de l'armée russe empirerait chaque jour. Arriverait cependant le moment où les Égyptiens se trouveraient assez forts pour oser combattre, et peut-être, sous de tels auspices, remporteraient-ils la victoire. Alors une défaite des Russes, avancés si loin, entraînerait leur destruction et l'expédition serait à recommencer; d'abord avec les mêmes obstacles et de plus avec les chances contraires dont l'opinion serait frappée et chez les Russes, et chez les populations musulmanes, et chez les soldats égyptiens.
«Tel est donc l'état des choses, et, si je me suis expliqué clairement, je crois avoir démontré que la destruction de Méhémet-Ali, aujourd'hui l'homme de l'Orient et le véritable chef des musulmans, est uniquement dans l'intérêt russe; que sa conservation et les garanties données à son avenir, tout en conservant l'unité de l'empire ottoman, entrent dans les éléments d'une sage résistance combinée, que les envahissements de la puissance russe rendront indispensable un jour. Aujourd'hui que l'empire ottoman ne peut être ressuscité, il faut au moins lui conserver les parties qui ont un peu de vie, et qui, en s'organisant, semblent devoir acquérir de la force et des moyens de durée. Enfin il faut reconnaître que l'arrivée de Méhémet-Ali à la puissance, événement véritablement providentiel, offre aux hommes d'État de l'Europe l'occasion et le moyen de jeter les bases d'un système qui réparerait en partie les fautes de leurs devanciers.»
La conférence de Londres poursuivait lentement et péniblement ses travaux, et semblait ne devoir produire aucun résultat. Elle se montrait comme une pâle imitation de cette autre conférence dont les travaux sans fin n'ont abouti qu'à fatiguer et à ennuyer l'Europe, en traitant pendant plusieurs années les affaires de la Belgique. Cependant le dénoûment approchait, et, quand on le croyait encore relégué dans un vague absolu, le traité du 15 juillet, préparé dans le silence et signé dans le mystère, fut conclu.
On doit dire cependant que l'Autriche essaya une tentative pour terminer la question d'une manière amicale avec la France, en faisant faire par le baron Neumann, ministre d'Autriche à Londres, une ouverture à l'ambassadeur de France, dont l'objet était de lui proposer de s'appuyer sur elle pour faire assurer à Méhémet-Ali l'hérédité de l'Égypte et la possession viagère des provinces d'Asie, moins Adana et un district de la Syrie. Le cabinet français répondit d'une manière évasive. Mais, vu la gravité des circonstances et les conséquences de la décision qui serait prise, peut-être eût-il été d'une sage politique de parler catégoriquement et, avant de signer le traité du 15 juillet, de donner confidentiellement connaissance de la résolution où l'on était de le conclure. Au lieu de cela, on garda un profond mystère en approchant du moment critique. On agit dans l'ombre. D'un côté, cette résolution hardie qui n'était nullement en harmonie avec les habitudes du gouvernement autrichien, de l'autre, la légèreté et la fatuité française, enfin les insurrections éclatées dans le Liban, servirent merveilleusement les désirs de ceux qui voulaient en amener la réalisation. Il fut signé, à l'étonnement universel de toute l'Europe.
Jamais peut-être acte de politique n'était moins fait pour amener le résultat désiré par les parties contractantes, à l'exception de la Russie, qui avait un but spécial qu'elle atteignit tout d'abord. Les autres allaient directement dans un sens opposé. L'Angleterre voulait détruire la puissance de Méhémet-Ali, et, avec les moyens qu'elle devait employer, il était démontré, aux yeux de tous les gens raisonnables, qu'elle ne pouvait y parvenir. L'Autriche voulait terminer une question qui, un jour ou l'autre, pouvait amener la guerre en Europe, et elle a été au moment de la faire éclater. Enfin la Prusse, étrangère aux intérêts et aux affaires de l'Orient, se jetait, sans motif et sans raison, dans des complications et des discussions dont elle aurait pu s'épargner les dangers; mais la vanité propre à la puissance prussienne, qui, en réalité puissance du second ordre, veut marcher de pair avec celles du premier, l'a entraîné à signer un acte européen. Je souhaite pour elle qu'elle se défie une autre fois de sa fortune, car elle pourrait devenir victime d'une conduite aussi légère. Bien que la supériorité et les merveilles de son administration éclairée et l'esprit de son peuple l'autorisent à se placer plus haut que le chiffre de sa population et de ses revenus ne l'indique, elle doit, plus que toute autre puissance, ne jamais perdre de vue que la politique la meilleure, celle dont un gouvernement éclairé ne doit jamais se départir, c'est celle des intérêts positifs. Celle de sentiment et de complaisance tient de la folie ou de la faiblesse. Cette doctrine n'est pas nouvelle pour la Prusse. Elle lui a dû sa fortune et son élévation; et plus tard, quand elle lui a été infidèle, un gouffre s'est ouvert devant elle, et un miracle seul a pu la sauver. Les États prussiens ne sont pas de force et constitués de manière à renouveler souvent une pareille expérience.
L'Autriche était placée dans une condition tout autre. Grande puissance, libre de ses actions et de ses mouvements, personne ne peut avoir l'idée de la contraindre. Ses intérêts lui commandent de protéger l'Égypte, dont la prospérité est un des éléments de la sienne, et elle doit désirer sincèrement tout ce qui donnera de la force à l'empire ottoman. Or il est incontestable que, si cet État, qui croule par la faiblesse et le désordre, peut retrouver un peu la vie, c'est par la portion que gouverne Méhémet-Ali. Nulle prospérité possible avec le désordre. Or le vice-roi a détruit l'anarchie. L'autorité est le premier besoin des peuples, et la tyrannie d'un seul vaut mille fois mieux pour les masses que celle de plusieurs. Celle-ci n'a ni règles ni limites, se modifie de toutes les manières, se multiplie et se reproduit sous toutes les formes. Le pacha a rappelé la vie dans les pays qu'il gouverne. Je sais bien que c'est à son profit et que ses sujets jouissent d'un bonheur fort limité; mais le moindre adoucissement dans son régime peut amener une civilisation véritable, progressive et durable. Il a habitué le peuple à travailler. Qu'il partage avec lui, dans une proportion équitable, les produits qu'il obtient, et le sort de l'Égypte est complétement changé. Le cultivateur, arrivé à l'aisance, aura la faculté de satisfaire à ses besoins. Les besoins augmenteront avec la richesse; dès lors le mouvement est imprimé, et les résultats sont infaillibles. La marche de la civilisation est celle-ci:--Chassez le désordre; disciplinez les barbares; donnez-leur des chefs instruits et créez-leur des besoins; tout ira ensuite de lui-même.