«Les Russes, pour la posséder avec sûreté, ont besoin d'occuper les trois provinces du Bas-Danube, et de s'y établir, de tenir en force Silistrie; et, en même temps, il leur est utile de n'être point inquiétés du coté de l'Asie Mineure et d'y rester maîtres de leurs mouvements. Ces conditions remplies, toutes les puissances de l'Occident ne peuvent rien contre eux. Mais, si au contraire l'Autriche occupe la Valachie, la Moldavie et la Bulgarie; si elle fait de Silistrie une bonne et forte place; si elle forme un camp retranché permanent sur le versant des Karpathes, du côté de la Bukowine, en vue du Pruth, et porte la masse de ses forces de ce côté, elle peut menacer la Russie dans la possession de Constantinople, la combattre avec de grands avantages et lui faire la loi. Ce sont donc les trois provinces qui, à mes yeux, sont la clef de l'Orient; et sans doute, le moment arrivé, il serait dans les intérêts bien entendus de l'Europe de tout sacrifier pour en assurer la possession définitive à l'Autriche, tandis que l'Angleterre et la France s'empareraient des îles de l'Archipel et entretiendraient à Lemnos et à Ténédos une station permanente qui tiendrait en observation les escadres russes. Enfin j'ajouterai, sur l'importance des trois provinces du bas Danube, que la sécurité de l'Europe me paraîtrait moins compromise par la possession de Constantinople par les Russes, les Autrichiens étant établis aux bouches du Danube, que si, Constantinople occupé par des forces anglaises et françaises, les Russes étaient maîtres et fortifiés dans les principautés; car, dans le premier cas, il nous serait toujours facile de chasser les Russes de Constantinople, tandis que, dans le second, ceux-ci auraient toujours le moyen de nous faire quitter cette ville et de nous y remplacer.
«Sans doute ces vues n'ont pas échappé au gouvernement russe. La preuve s'en trouve dans la constante jalousie qu'il a montrée pour la Moldavie et la Valachie, et dans la protection officielle dont il s'est investi à leur égard. Nul doute aussi que, l'Europe voulant l'en déposséder, il ne se décidât plutôt à faire la guerre que d'y renoncer. Mais la question est si grave, et d'une importance si capitale pour le repos et l'indépendance de l'Europe, les circonstances naturelles sont si favorables à l'Autriche pour opérer de ce côté, car tout y est pour elle: bases d'opérations larges et inexpugnables, flancs couverts par les rivières, direction des fleuves qui coulent dans le sens de la ligne d'opération, tandis que tout est contraire pour les adversaires; tout, dis-je, lui est si avantageux, que la guerre, dans ce cas, ne doit point effrayer, et dans mon opinion la France et l'Angleterre devraient, s'il le fallait, sacrifier jusqu'à leur dernier écu et leur dernier soldat, plutôt que de consentir que les trois provinces des bouches du Danube appartinssent à d'autres qu'à l'Autriche, ou à un souverain particulier sous la protection de l'Autriche, avec droit et devoir de la part de celle-ci de tenir garnison à Silistrie et dans les autres forteresses.
«Dans des circonstances semblables et sous les auspices d'une alliance intime entre la France, l'Autriche et l'Angleterre, une guerre éclate; le roi de Prusse, cédant aux conseils de la prudence, dans les intérêts de l'avenir et aux sentiments énergiques dont son peuple et son armée sont animés contre les Russes, se joindra probablement à un système qui aurait pour objet d'abaisser une puissance si menaçante pour lui. Alors il porte son armée principale sur la Vistule, et marche sur Varsovie, tandis que l'Autriche rassemble cent cinquante mille hommes sur le bas Danube et porte quatre-vingt mille hommes sur Constantinople et les Dardanelles. Pendant ce temps les escadres de France et d'Angleterre stationnent devant les Dardanelles et tiennent en échec les escadres russes, ou même entrent dans la mer de Marmara, sous la protection du corps autrichien qui, maître de la Chersonèse, assurerait la liberté de leur passage. Si, en même temps, une armée égyptienne en bon état, établie en Syrie, soutenue par un corps auxiliaire de trente mille Français, débouche sur l'Euphrate, et, arrivée aux sources de ce fleuve, se porte sur l'Araxe, tandis que les Persans, excités à venger leurs injures et à réparer leurs pertes, prennent les armes et entrent en campagne, les Russes, malgré leurs forces immenses et leurs moyens si redoutables, ne peuvent résister au concours de tant d'attaques simultanées, et peut-être en deux campagnes seraient-ils rejetés en Asie au delà du Caucase, sur le Kouban et le Tereck, et en Europe sur le Dniester et sur le Niémen. Alors, d'un côté, les Circassiens, cette plaie que vingt-cinq ans d'efforts au milieu de la paix n'ont pu cicatriser, secourus et délivrés, se raniment, tandis qu'en Europe les Polonais se réveillent. Le royaume de Grèce reçoit la plus grande extension possible. Les Autrichiens, après s'être solidement établis sur le bas Danube et avoir créé une barrière infranchissable, s'emparent de la Roumélie et de Constantinople. De pareils résultats font disparaître la Russie comme puissance prépondérante, et des siècles s'écoulent avant qu'elle puisse revenir à ce point où elle est aujourd'hui.
«Dès ce moment toutes les questions relatives aux détroits sont faciles à résoudre. Les villes de Constantinople et de Smyrne pourraient devenir des villes libres se gouvernant par leurs propres lois. L'Asie Mineure, abandonnée à elle-même, verrait s'élever par la force des choses un grand nombre de petites souverainetés. Les côtes intérieures, mises sous la sauvegarde du droit public de l'Europe, deviendraient accessibles à tout le monde. Le passage des détroits serait ouvert à tout le monde aussi, et les escadres de toutes les nations iraient, suivant leur volonté, librement naviguer sur la mer Noire et la Méditerranée, ou bien on renoncerait, pour les escadres anglaises et françaises, au droit de naviguer dans la mer Noire en refusant aux escadres russes celui d'entrer dans la Méditerranée, et chacun resterait dans les eaux qui semblent plus particulièrement lui appartenir. La Russie jouirait d'une libre navigation pour son commerce, et l'Europe aurait des garanties contre son ambition et ses agressions.
«On voit dans l'hypothèse ci-dessus quel appui trouverait l'alliance de l'Occident dans l'armée égyptienne, et la puissante diversion qui en résulterait. Si donc elle doit être utile alors, il paraît sage de se bien garder de porter atteinte à la puissance qui l'a créée, et, loin de menacer son existence, il faut tout mettre en oeuvre pour la consolider et assurer son avenir.
«Tout le monde veut de bonne foi la conservation de l'empire ottoman, mais chacun l'entend à sa manière. La Russie le veut tel qu'il est aujourd'hui, c'est-à-dire faible et dépendant. Les autres puissances le voudraient le plus fort possible, et cependant ce sont elles qui semblent s'opposer à une espèce de restauration. Dans leur conduite, elles paraissent prendre l'ombre pour le corps. On comprendrait le système suivi si la Russie le soutenait, mais c'est l'Angleterre qui l'a adopté et le met en avant. En un mot, l'empire ottoman se compose de deux parties: l'une est morte, l'autre a un peu de vitalité, et c'est celle-ci qu'on veut détruire pour ressusciter l'autre! En vérité ne semble-t-il pas voir un médecin qui, pour rendre le mouvement à un membre paralysé, ordonnerait d'amputer celui qui remplit bien ses fonctions?
«L'intervention des puissances de l'Europe avant que la guerre éclatât était une haute pensée, un acte de politique habile. Empêcher les Ottomans de s'entre-détruire, conserver les créations nouvelles et assurer leur avenir, rétablir la paix et amener une réconciliation entre les individus d'une même famille, cette belle conception devait porter des fruits; mais, après la bataille, arriver pour mettre en question ce qui était décidé, et empêcher une révolution morale de s'accomplir, ne pouvait donner aucun résultat conforme aux espérances conçues, et peut-être devait amener la confusion. Sans cette intervention, les deux branches de la famille ottomane étaient réunies. Le vice-roi, satisfait et content, n'avait plus rien à prétendre et voyait l'avenir de sa famille assuré. Le départ de Khosrew laissant aux Musulmans la liberté d'exprimer leurs voeux, un mouvement d'opinion appelait la personne de Méhémet-Ali à Constantinople. Il s'y rendait et se trouvait probablement gouverner l'empire ottoman comme grand vizir. Soutenu par la réputation de son habileté, par les forces positives et matérielles dont il dispose, il rétablissait une espèce d'empire, sinon bien redoutable, au moins ayant quelque consistance et possédant les moyens d'ordre.
«Une vérité doit toujours être présente à l'esprit: il n'y a d'autre point d'appui possible dans ce pays, pour arriver à quelque chose de satisfaisant, qu'en le prenant en Égypte. Je ne me dissimule pas l'objection des dangers que ferait courir au sultan l'ambition du vice-roi, devenu grand vizir; mais, sans nier la validité de l'argument, je répondrai que, sans doute, ce n'est pas dans l'intérêt unique du sultan que les puissances veulent le secourir, c'est dans le but d'opposer une barrière aux Russes; et qu'importe aux dépens de qui elle s'élève? Et est-il possible d'hésiter entre le choix du moyen qui doit certainement la créer, et celui qui en offrira à peine la plus faible image. Je sais que, plus d'une fois, dans l'histoire, on a vu des ambitieux, après avoir régné sous le nom des derniers rejetons d'une race abâtardie, s'emparer de la couronne pour leur propre compte; mais d'abord un certain nombre d'années est nécessaire pour préparer les esprits et rendre possible cette usurpation, et Méhémet-Ali est bien vieux; et puis, quand cela arriverait, Méhémet ne ferait que recommencer ce qui s'est fait, non-seulement fréquemment en Asie, mais en Europe, et même en France à deux reprises dans le moyen âge: sous la première race quand l'avilissement du souverain amena le sang glorieux de Charles-Martel à remplacer sur le trône le sang dégénéré de Clovis, et qui se renouvela quand le fils de Hugues le Grand s'empara de la couronne au préjudice des héritiers du faible Louis V.
«Un des inconvénients de l'intervention est de se présenter sans ensemble ni harmonie entre les puissances, et sans moyens de répression. Aucune d'elles, excepté la Russie, ne peut exercer une action redoutable pour Méhémet-Ali. Trois d'entre elles seules sont en contact avec lui: la France et l'Angleterre par leurs vaisseaux, et la Russie, quoique éloignée par ses armées, mais au moyen d'une marche longue, pénible, après avoir surmonté de grandes difficultés de diverse nature, et en employant un temps considérable avant d'entrer en action et de joindre Ibrahim-Pacha en Syrie. Les illusions de l'Angleterre seraient grandes et ses passions la rendraient bien aveugle si elle préférait voir plutôt les Russes occuper la Syrie que les Égyptiens.
«Si donc une réflexion sage fait répugner à employer le secours d'un auxiliaire aussi dangereux, que reste-t-il pour attaquer Méhémet-Ali? Des vaisseaux? mais ce moyen est stérile, et, excepté un blocus, dont l'effet se réduirait à gêner les opérations administratives du vice-roi, il ne peut lui faire aucun mal. Il ne faut d'ailleurs pas juger les effets de la pénurie d'argent comme on le ferait pour l'Europe. J'ai vu l'armée égyptienne avec quatorze mois d'arriéré de solde, et personne ne se plaignait. On sait se passer d'argent en Égypte, et les moyens de nourriture, étant surabondants, peuvent pendant longtemps suffire à tout. Mais, quant à une action directe des vaisseaux sur l'escadre renfermée dans le port, on se demande à quel point d'ignorance et d'orgueil sont arrivés les ministres anglais, quand ils ont cru pouvoir ordonner à l'amiral Stafford d'aller arracher la flotte du capitan-pacha du port d'Alexandrie. Précisément les circonstances fâcheuses de ce port le mettent à l'abri de toute insulte. Les difficultés d'y entrer et d'en sortir sont telles, que l'art et une liberté absolue dans les mouvements dirigés par les meilleurs pilotes peuvent seuls faire surmonter le péril auquel l'on s'expose. C'est un coffre-fort qu'on ne peut ouvrir sans en avoir la clef, et, si lord Palmerston a donné l'ordre que les journaux ont rapporté, semblable à ces despotes de l'antiquité dont l'histoire a consacré les aberrations, il a cru que sa volonté suffirait pour maîtriser les forces de la nature. Toutes les escadres du monde ne peuvent rien contre le vice-roi. Je ne parle pas d'un bombardement maritime, moyen inefficace dont j'ai reconnu moi-même l'impuissance dans le même lieu. Il y a plus de quarante ans, deux mille bombes jetées sur Alexandrie, au commencement de 1799, quand j'y commandais, ne produisirent aucun dommage.