Le prince de Metternich partit pour le Johannisberg et laissa le comte de Fiquelmont à la tête du ministère des affaires étrangères, chargé des rapports avec les ambassadeurs, mais avec l'instruction de faire passer par le Johannisberg les courriers chargés des réponses qu'il croirait devoir faire aux notes qui seraient remises, afin que les réponses reçussent son approbation avant de paraître. Une note de la France proposait de reconnaître l'hérédité de l'Égypte dans la famille de Méhémet-Ali et la possession viagère des provinces d'Asie. Ce système si modéré, si sage et conforme à ce que le prince de Metternich avait trouvé juste d'accorder au pacha avant la victoire, aurait dû lui convenir aujourd'hui; car une bataille gagnée aussi complétement, suivie d'une conduite pleine de modération et de sagesse, ne pouvait pas faire descendre Méhémet-Ali aux yeux des puissances. Le comte de Fiquelmont, homme d'un esprit éclairé, d'une instruction étendue et d'un très-grand mérite, n'hésita pas à accepter des propositions aussi conformes à la justice et à la raison. Il expédia le courrier avec une réponse affirmative et une proposition conforme à l'Angleterre; mais sa marche fut arrêtée à Johannisberg. Le prince de Metternich désapprouva un système qu'il savait ne plus convenir à Palmerston, et il y fit substituer un projet de conférences qui devaient avoir lieu à Londres, et dont les effets étaient d'ajourner à un temps indéterminé la décision d'une affaire urgente sur laquelle le repos de l'Europe était fondé.
La conférence fut instituée, et les protocoles se succédèrent sans qu'on pût s'entendre; les courriers traversaient fréquemment l'Europe sans amener aucun résultat. La Russie, dès le principe, avait pris l'attitude la plus sage et la plus convenable: elle s'était abstenue de vouloir intervenir. Forte de sa position et des avantages qui résultent des conditions géographiques dans lesquelles elle est placée par rapport à la Turquie et à l'Europe, elle sait bien que, héritière principale et nécessaire de cet empire ottoman sur lequel elle exerce une influence irrésistible, elle dictera des lois à tous au moment de la chute. Mais elle entrevit dans les divergences d'opinion des cabinets anglais et français le moyen de rompre une alliance qui l'offusquait; et, dès ce moment, elle se décida, au prix de beaucoup de sacrifices, à donner à la conférence de Londres une nouvelle physionomie en se rapprochant de l'Angleterre, bien que celle-ci fût gouvernée par les whigs. Ainsi, l'antipathie de l'empereur Nicolas contre l'Angleterre, quoique forte et motivée, étant moins vive que celle qu'il portait à Louis-Philippe, il regarda comme une grande victoire de rompre une alliance qu'il avait prise en grande haine, et il trouva une jouissance indicible à séparer deux alliés que des intérêts opposés divisent et d'anciennes haines séparent depuis bien des siècles, mais que des circonstances passagères avaient rapprochés. Aucune complaisance envers l'Angleterre ne lui parut devoir l'arrêter pour y parvenir. Tel est le principe de la brusque séparation qu'a amenée le traité du 15 juillet. Mais, si ce traité s'explique de la part de l'Angleterre par son intérêt et sa jalousie contre la France, et de la part de la Russie par les passions personnelles de l'empereur Nicolas, rien ne l'excuse de la part de l'Autriche et de la Prusse, qui n'avaient ni intérêts ni passions qui pussent les entraîner.
Je reçus, au commencement de septembre 1839, une lettre de Boghos-Bey à laquelle je répondis sur-le-champ, et dès ce moment une correspondance régulière s'établit entre nous. On la trouvera tout entière à la suite de cet écrit. On sera sans doute curieux de la lire. Les lettres de Boghos-Bey sont bien faites. Elles font connaître Méhémet-Ali, et l'on trouvera, j'espère, que mes conseils étaient dictés par la raison et se trouvaient d'accord avec ses véritables intérêts.
Cette grande affaire d'Orient étant le point de contact d'intérêts si variés, si graves, et qui intéressaient la France d'une manière toute particulière, la connaissant peut-être plus qu'un autre, puisque je l'avais étudiée sur les lieux, je m'occupai de la rédaction d'un mémoire où je la traitai à fond et avec tous les développements qu'elle comporte. J'entretins de ce travail le prince de Metternich, dans l'idée que peut-être il me demanderait à le connaître; mais il n'en fit rien, et je devais m'y attendre, car il croit à sa prévoyance et à son infaillibilité. Il m'en avait déjà donné une preuve, il y a quelques, années, lorsqu'à mon retour d'Égypte et de Constantinople il ne me demanda pas les observations et les remarques que j'y avais faites, mais essaya de m'apprendre, non pas ce que j'avais dû y voir, mais même ce que j'y avais vu. Cette divergence d'opinions entre le prince de Metternich et moi modifia pendant quelque temps nos relations d'amitié et de confiance malgré leur ancienneté. Nos conversations intimes devinrent rares et gênées. Nous partions de points trop opposés pour pouvoir nous entendre.
Le comte de Fiquelmont m'exprima, lui, le désir de connaître ce travail. Je le lui lus, et il en fut frappé. Je crus de mon devoir de bon Français d'en faire remettre une copie au maréchal Soult, alors président du conseil, afin que le gouvernement eût des notions positives sur les éléments qui devaient servir de base à sa politique. Il m'en fit faire de grands remercîments. J'en donne ici la copie exacte.
DE LA CRISE DE L'ORIENT, ET DE LA POLITIQUE
QU'ELLE SEMBLE EXIGER.
«J'ai établi ailleurs mes opinions sur les relations de la Russie et de la Turquie; sur la dépendance obligée de celle-ci envers la première, résultat des circonstances naturelles et de la force des choses. Je crois avoir fait voir, quant à l'autorité à exercer à Constantinople, la disproportion des moyens entre les puissances d'Occident et cet empire immense qui grandit sans cesse et s'est placé, par une politique habile, persévérante et patiente, en moins d'un siècle, à la première place dans la communauté européenne.
«La carte indique toujours une Turquie, et le sultan est encore compté au nombre des souverains; mais le moment n'est peut-être pas éloigné où tout disparaîtra à la fois. Comme cet événement, quelle qu'en soit l'époque, arrivera certainement un jour, il paraît convenable, pour traiter la question qui m'occupe, de supposer la catastrophe au moment de s'accomplir. En constatant ce qu'il faudra faire alors, il sera facile de conclure la conduite à tenir aujourd'hui; car elle ne doit pas être en opposition avec les besoins de l'avenir, mais, au contraire, préparer les moyens de les satisfaire.
«Mes récits d'autrefois, basés sur des faits, amenaient naturellement les conclusions que j'ai tirées. Des esprits prévenus ont cru voir, de ma part, un penchant décidé vers la Russie, et on m'accusait d'être Russe au moment même où je sonnais l'alarme. C'est que la multitude aime à se repaître d'illusions. Elle s'abandonne facilement aux écarts d'un orgueil fondé sur l'ignorance, et se nourrit volontiers de chimères. Mais l'homme sensé, en approfondissant les choses, va de bonne foi à la recherche de la vérité, et, quand il l'a découverte, il la proclame sans crainte et sans réserve. En reconnaissant d'avance un grand danger, on ne prend pas l'engagement d'en subir les conséquences; mais, en le signalant, on provoque les bons esprits à la recherche des moyens de le surmonter. Plus tôt ils sont éveillés, et plus promptement on arrive au but qu'on veut atteindre; car c'est le temps qui manque toujours aux hommes, et la prévoyance, si nécessaire à toutes choses, a pour effet et pour principal avantage d'augmenter celui dont ils disposent. Je répète ce que j'ai dit souvent et depuis longtemps: les moyens de la Russie sont immenses, mais je ne prétends pas que cette puissance soit irrésistible. Pour la combattre avec avantage et avec l'espérance de triompher, il faut seulement choisir un bon champ de bataille.
«Je suppose donc que le gouvernement croule à Constantinople, que le moment du partage de l'empire soit nécessairement arrivé, et que les événements qui en seront la conséquence se développent immédiatement. À coup sûr les Russes arriveront à l'instant même à Constantinople et aux Dardanelles, point où, depuis plusieurs années, ils considèrent leur frontière militaire comme placée de ce côté. Ils ne tiennent pas réunis à Sébastopol une escadre qui s'augmente sans cesse, une flotte de transport et deux divisions de quarante-huit bataillons prêts à être embarqués au premier ordre, sans avoir la résolution bien arrêtée de s'en servir. La prise de possession aura lieu. Il ne nous convient pas cependant, dans le début, de combattre sur le terrain, je crois l'avoir démontré ailleurs; car tout y serait à notre désavantage. Mais, si l'occupation de Constantinople est facile aux Russes, la possession définitive ne leur en est pas assurée, et ils ne peuvent y rester avec sécurité qu'en possédant une large base qui assure leurs communications par terre, et des points d'appui qui la protègent. S'il en est ainsi, eu égard à la seule ville de Constantinople, à plus forte raison encore quand il est question de couvrir les Dardanelles. Ce n'est pas un point isolé qu'il faut aux Russes, mais une position telle qu'aucune partie des défilés maritimes ne puisse être compromise et occupée par les troupes des puissances de l'Occident, car un seul point suffit à celles-ci pour fermer le passage, et c'est la liberté entière du passage qu'il faut aux Russes et qui est l'objet de leur ambition.