Méhémet-Ali, fidèle à son système et voulant prouver sa modération, donna l'ordre à son fils de s'arrêter. Il demanda ce qu'il avait réclamé avant la bataille, la concession, pour lui et sa famille héréditairement, du pouvoir qu'il exerçait, comme vassal de la Porte, dans les provinces qui lui avaient été cédées par le traité de Kutaieh.
Mahmoud était mort; la flotte turque, mouillée aux Dardanelles, avait fait voile pour Alexandrie; tout moyen de défense avait disparu. Le Divan allait signer un traité qui terminait tout. Malheureusement Méhémet-Ali avait compliqué la question pour satisfaire ses passions personnelles contre Khosrew-Pacha.
Jamais inimitié plus vive n'a existé entre deux hommes. Khosrew est assurément un homme peu recommandable, un malheureux toujours prêt à vendre l'empire, et à ce titre Méhémet-Ali devait le haïr. Mais, d'un autre côté, Méhémet-Ali a eu de grands torts envers lui quand il était pacha d'Égypte, et que lui Méhémet-Ali s'est révolté, étant ben-bachi sous ses ordres, et l'a renvoyé en lui tirant des coups de fusil. Or, comme les torts que l'on a envers un individu inspirent souvent plus de haine que ceux qu'il a envers nous, il y avait chez Méhémet-Ali un double motif de persécuter Khosrew-Pacha, au moment où la fortune l'avait rendu maître de sa destiné. Il comprit, dans les conditions de paix, le renvoi de Khosrew. Cette seule circonstance a changé en un instant toute sa situation. Sans elle la paix eût été faite un jour; avec elle on se rebattit: car pour Khosrew, encore tout-puissant, les intérêts de l'empire n'étaient rien en comparaison de ceux de sa position personnelle. Cependant la force des choses allait l'emporter. On était au moment de signer, à Constantinople, l'acceptation des conditions imposées par Méhémet-Ali quand une intervention funeste, provoquée par l'Autriche, vint tout arrêter, tout compliquer, tout ajourner.
La bataille de Nézib avait produit une révolution complète dans l'esprit du prince de Metternich, et lui qui connaissait les aberrations du souverain de Constantinople, qui savait parfaitement que les hostilités n'étaient pas venues de Méhémet-Ali, mais des illusions de Mahmoud; lui qui avait la preuve de la modération du vice-roi, par l'ordre que celui-ci avait donné à son fils de s'arrêter, vit, on ne sait pourquoi, son arrivée comme immédiate à Constantinople. Or il y a quarante marches de Nézib aux bords du Bosphore. Il oublia tout ce qu'il avait eu l'intention de faire pour empêcher les affaires d'Orient de devenir le commencement d'un incendie qui pouvait embraser l'Europe; et, au lieu de hâter la conclusion des débats intérieurs de l'empire ottoman, il intervint et fit naître de nouvelles incertitudes, prépara des complications sans fin et sema les germes d'une confusion dont les conséquences ne pouvaient pas être calculées.
Il donna l'ordre à l'internonce de présenter sur-le-champ une note à la Porte pour engager le gouvernement ottoman à ne pas se soumettre aux exigences de Méhémet-Ali et à réclamer l'assistance des envoyés des grandes puissances pour concourir à sa sûreté, et, comme il craignait que le ministre de Russie, M. de Boutenieff, ne refusât sa participation, il le fit inviter d'une manière pressante, en son nom (se faisant fort, auprès de son souverain), par M. Itruve, chargé d'affaires de Russie auprès de l'Autriche, à se joindre à la démarche qu'il prescrivait à M. de Sturmer. Il l'obtint de sa complaisance. L'amiral Roussin, ambassadeur de France, qui, on ne sait pourquoi, était hostile à Méhémet-Ali, s'empressa de s'y associer. L'Angleterre la désirait ardemment; la Prusse suivit naturellement le mouvement imprimé, et une démarche collective, faite avec des éléments qui n'avaient aucune homogénéité et dans des vues contradictoires, empêcha, non seulement la signature d'un traité qui rétablissait la paix le même jour, mais encore fit naître la confusion dans les affaires d'Orient, confusion dont les conséquences auraient pu être si graves et si funestes.
Une circonstance qu'il est bon de remarquer, c'est que la politique suivie était si loin de convenir au cabinet de Saint-Pétersbourg, que la proposition d'intervenir, qui lui fut faite directement, éprouva son refus, tandis que M. de Boutenieff, par suite des influences dont j'ai rendu compte, suivait une marche absolument contraire; ce qui offrit le singulier spectacle de deux actes opposés exécutés en même temps par un gouvernement et son ministre.
À la question d'intervention des puissances se liait nécessairement sur-le-champ le moyen de l'exercer. Le prince de Metternich, voulant l'établir avec l'omnipotence dont il se croit investi, décida qu'en cas d'appel à Constantinople de l'escadre de l'armée russe les flottes anglaise et française s'y rendraient également. Il n'avait pas pensé à la manière dont les Russes envisagent les Dardanelles. Elles sont pour eux l'arche sainte; personne ne peut y toucher. Il n'avait pas compris que la question de leur clôture pour toutes les puissances de l'Europe est tellement grave pour eux, qu'une décision favorable et une reconnaissance de leur droit exclusif d'y commander ne seraient pas trop payés par les efforts et les sacrifices d'une longue guerre, puisque ce détroit couvre leurs immenses provinces de l'Asie et du midi de l'Europe, tandis que la faculté de s'en servir à leur gré et toutes les fois que des circonstances importantes leur présenteront de grands avantages ne peut leur être enlevée tant que la puissance chargée de les garder sera faible et sous leur dépendance; faculté qui leur donne des moyens offensifs au coeur de l'Europe.
Cette proposition, adressée à Saint-Pétersbourg, reçut l'accueil qu'un homme moins prévenu aurait pu prévoir. L'empereur Nicolas en eut un des accès de colère auxquels un souverain s'abandonne rarement. Jupiter ne faisait pas trembler l'Olympe plus violemment, Neptune n'agissait pas sur les flots avec plus de pouvoir que ne le fit l'empereur de Russie sur l'ambassadeur d'Autriche. Il déclara qu'il voyait dans cette conduite du prince de Metternich une véritable trahison, et que peu s'en fallait qu'il ne fît entrer immédiatement une armée en Gallicie!
Le comte de Fiquelmont, ambassadeur d'Autriche, comprit sur-le-champ les conséquences graves qui pourraient résulter d'une semblable impression, et il fit de longs rapports au prince de Metternich; mais, malgré leur étendue, les trouvant encore insuffisants, et après mûre réflexion, il se décida, prétextant un congé, à les porter lui-même à Vienne, où il arriva d'une manière tout à fait inopinée. Cette apparition subite et l'explication qu'il en donna glacèrent d'effroi le prince de Metternich. Fiquelmont lui dit que l'intervention avait paru utile en Russie avant la bataille, pour empêcher une collision; mais, depuis, la bataille de Nézib avait résolu la question, et les puissances n'avaient plus rien à faire. Telle était la manière de voir du gouvernement russe; mais que, à l'égard du mode à intervention, l'empereur Nicolas avait vu ses intérêts les plus chers lésés, et regardait comme une hostilité directe contre la Russie le projet qui avait été libellé et qu'on lui avait soumis. La sensation éprouvée par le prince de Metternich fut si douloureuse et si profonde, qu'il entra dans son lit le même jour et fit une maladie de vingt jours, où sa vie fut dans le plus grand danger.
J'étais à Carlsbad lorsqu'arriva la nouvelle de la bataille de Nézib. Je trouvai, en arrivant à Vienne, le prince de Metternich presque mourant. Des soins assidus et son bon tempérament parvinrent à le remettre. Je le vis dans sa convalescence, et il soutenait avec obstination l'utilité de l'intervention qu'il avait provoquée, et dont, au fond du coeur, il regrettait bien, je crois, d'avoir eu l'idée. Dès ce moment, il conçut sa politique comme appuyée sur la base unique de l'Angleterre. Il se trouvait compromis avec la Russie, et la France ne lui offrait guère de sécurité. L'Angleterre, au surplus, est l'amie naturelle de l'Autriche, parce qu'il n'y a ni intérêts opposés entre ces deux puissances, ni point de contact qui puissent les faire naître. Dès lors il devint le très-humble serviteur de Palmerston.