«Monsieur,

«J'ai reçu, il y a peu de jours, la lettre que Votre Excellence m'a fait l'honneur de m'écrire, le 16 décembre dernier, et je m'empresse d'y répondre. Je vous remercie tout à la fois des bonnes nouvelles que vous me donnez de Son Altesse le vice-roi, et du prix que vous mettez à mes conseils. Vous avez pu juger de leur sincérité. Ils sont le résultat de ma véritable amitié pour le pacha, et de la connaissance que j'ai pu acquérir de l'opinion des principaux cabinets de l'Europe à son égard. S'il veut en faire l'application, s'il lui convient d'agir dans le sens que je lui ai indiqué, je pense qu'il pourrait manifester ses désirs aux consuls généraux qui résident près de lui. Son retour en Égypte lui en fournirait une occasion toute naturelle. Il rappellerait qu'à son départ pour le Sennaar, par égard pour les souverains de l'Europe, et malgré des griefs contre le sultan, qu'il est superflu de rappeler, il a acquitté le tribut, fait preuve de soumission, et montré son intention de ne rien faire qui puisse troubler la paix de l'Orient; qu'aujourd'hui il est autorisé à réclamer les garanties pour son avenir et à demander la preuve que le sultan ne veut en rien le troubler dans sa possession. Il trouverait des garanties et le prix de ses longs travaux dans une disposition qui fixerait le sort futur de sa famille et assurerait ainsi son repos. Il voudrait donc obtenir, dès ce moment, du sultan, pour son fils Ibrahim, l'investiture des pays qu'il gouverne, pour en jouir après lui aux mêmes conditions que son père, et il demande aux consuls généraux d'en rendre compte à leurs gouvernements respectifs, et de solliciter de leur part une intervention bienveillante qui assure la permanence d'un ordre de choses où le bien être de l'Europe et le repos du monde sont intéressés. Cette démarche me semble devoir être le début naturel de la négociation et le moyen de provoquer les puissances de l'Europe à y intervenir.

«Je n'ai pas attendu le moment actuel pour manifester en haut lieu les opinions que je professe à l'égard du pacha, et je ne cesserai pas de le faire de nouveau en toute circonstance. C'est précisément à l'occasion de semblables conversations que j'ai pu fixer mes idées sur la manière dont est envisagée la position du pacha.

«Si j'étais retourné en France, comme j'en avais le projet, j'y aurais servi les intérêts de Méhémet-Ali; mais, des motifs particuliers en ajournant l'époque, j'ai profité d'une circonstance favorable pour agir dans le même sens sur l'esprit d'augustes personnages. Je suis donc convaincu que le pacha, en faisant la démarche que je lui conseille, trouvera partout une disposition bienveillante et favorable à ses désirs. Se bornât-on à ne vouloir appuyer, pour le moment, que l'investiture de l'Égypte, je crois que le vice-roi devrait s'en contenter.

«Je pense, monsieur, avoir répondu aux demandes renfermées dans votre lettre. Continuez à vous adresser à moi pour tout ce que vous croirez utile au pacha, et qui sera dans la nature de mes facultés. Je trouverai toujours un véritable plaisir à remplir ses désirs et à lui prouver l'amitié que je lui conserve, comme aussi à vous-même, monsieur, etc.»

Je donnai connaissance de ces deux lettres au prince de Metternich, qui, par suite de mes entretiens, conçut l'idée de provoquer les puissances à intervenir, au lieu de laisser le pacha tenter des efforts impuissants auprès des consuls généraux, que leurs gouvernements respectifs n'écouteraient pas, et qui laisseraient toujours la même incertitude et le même vague dans les affaires d'Orient. Il fit à cet effet des communications en France, en Angleterre, en Russie, et proposa de me charger des intérêts communs, comptant sur l'influence que je pourrais avoir sur Méhémet-Ali pour l'amener à la modération, espérant ainsi prévenir tout nouveau conflit et parvenir à fixer définitivement l'avenir.

La France répondit d'une manière assez favorable, mais incomplète. La Russie était d'accord et accepta les propositions; mais l'Angleterre répondit d'une manière évasive absolument négative.

On était en voie de négociations pour arriver à un résultat, quand tout à coup la guerre éclata en Orient par suite des intrigues de l'ambassadeur d'Angleterre, espèce de fou et d'énergumène qui servait d'une manière aveugle et même avec exagération les folles passions de lord Palmerston contre nous; car il est bien prouvé que la haine de l'Angleterre contre Méhémet-Ali avait pour base l'amitié de ce dernier pour la France et l'ascendant que nous exercions chez lui.

Lord Ponsomby trouva un chemin facile pour ses intrigues et un auxiliaire utile à leurs succès dans l'aveuglement et les passions de Mahmoud, dans l'incapacité et l'ignorance confiantes de ceux qui l'entouraient, et dans la haine ardente que Khosrew-Pacha, chef suprême de l'armée, portait à Méhémet-Ali. L'armée turque en marche et les hostilités étant commencés, tout le monde s'alarma. La France, l'Autriche et la Russie envoyèrent des agents pour chercher à les faire cesser. Ibrahim-Pacha montra une grande longanimité; mais les intrigues et l'argent des Anglais soulevaient le pays. La position des Égyptiens n'était plus tenable, la bataille fut livrée, on se rappelle le résultat[2].

[Note 2: ][(retour) ] Peut-être sera-t-on bien aise de connaître la relation de cette bataille, que Soliman-Pacha m'envoya dès le surlendemain de la victoire: on la trouvera en note à la fin de l'ouvrage, accompagnée de quelques réflexions.