Jamais, je le répète, une pareille suite d'aberrations, d'ineptie et de combinaisons stupides n'est intervenue dans le destin d'une campagne et le sort d'une armée. Le plan ci-dessus développé pendant les opérations, je croyais fermement qu'Ibrahim-Pacha le suivrait, et j'en ai entretenu alors le prince de Metternich. L'armée égyptienne avait toujours sa retraite sur l'Égypte. Elle ne pouvait courir aucun danger et restait maîtresse de ses mouvements dans la bonne comme dans la mauvaise fortune.
Je ne doute pas que Soliman-Pacha, dont la tête est militaire, n'ait conçu et voulu ce système d'opérations; mais, éloigné de son chef, il n'a pu exercer sur lui une salutaire influence.
Je n'écris pas l'histoire de cette misérable et déplorable campagne. Ainsi je n'entrerai pas dans plus de détails à cet égard. On sait ce qui arriva; on connaît cette retraite par le désert, au milieu de l'hiver, avec les froids les plus rigoureux et une disette absolue, qui entraînèrent la perte d'un grand nombre de ceux qui furent réduits à suivre cette direction. Soliman-Pacha, chargé du commandement de cette colonne, a montré, par la force d'âme et l'énergie qu'il a déployées, tout ce qu'il vaut, et il a justifié pleinement le cas que je fais de lui et les éloges que je lui ai donnés.
Les éléments de résistance étaient devenus nuls pour Méhémet-Ali, et il était évident que cette fatalité, ces illusions et cette force de l'opinion qui l'avaient poursuivi en Syrie consommeraient bientôt sa perte en Égypte. Mais l'honneur de la France voulait qu'il ne succombât pas, et cette circonstance, au moment où il était obligé de combattre corps à corps les passions de lord Palmerston, le sauva malgré la mauvaise foi de celui-ci, qui ne se démentit pas un seul moment.
Le prince de Metternich vint alors loyalement au secours de la politique de la France. Il vit les choses avec calme dans les intérêts de la paix du monde, et, satisfait d'avoir échappé aux épouvantables chances qu'il avait courues, il s'abstint de braver de nouveaux hasards. Plus qu'un autre, il avait peine à croire aux résultats que la combinaison politique dans laquelle il était entré, peut-être bien légèrement, avait amenés, à l'étonnement du monde entier. Aucun, au surplus, de ceux qui y ont concouru n'a porté un jugement différent sur cette issue; mais lui n'a pas manqué une occasion de le proclamer.
Ma correspondance continuait avec Boghos-Bey. Elle terminera ce livre. Dans l'instant où la décomposition de l'armée égyptienne s'était opérée, il n'était plus possible d'espérer des chances favorables pour Méhémet-Ali.
Je l'engageai donc à accepter tout de suite, sans plus de difficultés, les propositions qui lui étaient faites, en prenant cependant des garanties pour qu'elles fussent exécutées de bonne foi, et ces conseils ne lui ont pas été donnés en vain. Les changements survenus dans la situation des choses ayant fait renaître naturellement nos conversations avec le prince de Metternich, il donna, par mon entremise et par voie indirecte, les mêmes conseils au vice-roi. Il fut convenu qu'il me répondrait une lettre à la communication que je lui avais faite, et que je l'enverrais en original à Boghos-Bey, comme par suite d'une indiscrétion. Depuis ce moment, tous les débats ont été terminés. Les arrangements entre le Grand Seigneur et Méhémet-Ali ont été conclus, et il ne reste plus qu'un voeu à former, c'est que Méhémet-Ali emploie les années qu'il lui reste à vivre à assurer la durée de ses oeuvres, en s'occupant avec efficacité du bien-être et du bonheur des peuples qu'il gouverne et qu'il léguera à ses enfants.
APPENDICE
Après avoir fait le récit des créations de Méhémet-Ali et présenté le tableau de la puissance qu'il avait élevée par son irrésistible volonté, on peut être étonné de la faible résistance qu'il a opposée à l'attaque dont il a été l'objet; je crois donc à propos de chercher la cause de sa chute et d'en faire connaître les circonstances.
Aucune exagération n'a existé dans le jugement que j'ai porté en sa faveur.