Les troupes égyptiennes avaient acquis une consistance qui leur donnait une valeur réelle. Ses différentes armes étaient suffisamment instruites pour combattre, et les batailles de Homs, de Beylan et de Konieh en ont donné la preuve. L'examen circonstancié auquel je me suis livré, en inspectant les troupes qui m'ont été présentées, a confirmé mes premiers aperçus, et je déclare de nouveau que particulièrement l'artillerie et la cavalerie pouvaient être comparées à des troupes européennes. Une bonne organisation, bien calculée, avait été donnée à cette armée et ajoutait à sa valeur. La campagne faite aux sources de l'Euphrate et la bataille de Nézib, gagnée, le 24 juin 1839, sur l'armée ottomane, fort supérieure en nombre et en artillerie, la destruction complète de celle-ci et la perte de tout son matériel ont confirmé de nouveau le jugement porté et les éloges donnés.
Mais, si des soins intelligents, une forte volonté, avaient créé cette armée, les soins d'entretien lui avaient complétement manqué. Sans solde pendant plus d'une année, misérablement nourrie, vêtue de toile au milieu des neiges du Liban pendant l'hiver, elle fondit à vue d'oeil et perdit bientôt son énergie. Aucune armée européenne n'aurait supporté mieux qu'elle cette difficile épreuve; car, si l'on peut exiger de bonnes troupes de résister à de grandes souffrances et de grandes privations, ce ne peut être que pendant un temps assez court dont on aperçoit la limite et dans de rares et grandes circonstances. Les forces de l'homme ont des bornes, et une armée est une chose si artificielle, que, pour la conserver au milieu des éléments de destruction qui ne cessent de se faire sentir, il ne faut jamais renoncer un seul jour à chercher à l'améliorer. Méhémet-Ali était Turc et en avait conservé les moeurs. Si, sous certains rapports, son intelligence s'était élevée au-dessus de la leur, sous d'autres il était resté à leur niveau. Avide, il ne concevait pas des bénéfices qui ne fussent pas pour lui. Prêt à tout sacrifier, et sans mesure, pour opérer et exécuter ce qui était l'objet de sa passion, il se livrait à la plus grande parcimonie pour en assurer la conservation. C'est une grande preuve de civilisation pour un gouvernement que de savoir dépenser à propos et avec mesure. Ainsi, quand l'Europe se préparait à intervenir, par la force des armes, dans la querelle turco-égyptienne, l'armée égyptienne était dans un état misérable; et, au lieu de pourvoir à ses besoins, il faisait de nouvelles levées qui n'avaient et ne pouvaient avoir aucune valeur. Ensuite Ibrahim-Pacha avait dispersé ses forces d'une manière peu judicieuse. La plus grande partie était sur l'Euphrate, en présence de quelques troupes ottomanes nullement menaçantes ni dangereuses; d'autres à Balbec, et un fort petit nombre sur le versant occidental de la chaîne du Liban, tandis que c'était là, en présence des Européens, qu'il devait réunir ses meilleures troupes. L'escadre anglaise n'avait à son bord, il est vrai, que six mille Turcs, douze cents Anglais et trois cents Autrichiens. Ces troupes ne paraissaient pas bien redoutables par leur nombre; mais elles étaient nouvelles pour les Égyptiens, dont les forces étaient tellement éparpillées, qu'ils ne purent opposer aucune résistance sérieuse; de manière qu'une action d'un moment entre quelques milliers d'hommes, une fiction de combat, donna la victoire aux troupes de débarquement. Mais ce qui, indépendamment des mauvaises combinaisons du général égyptien, paralysa ses moyens, ce fut l'insurrection des Maronites. Là était le seul véritable danger de Méhémet-Ali, danger qu'il avait été le maître de prévenir et d'éviter en administrant avec modération et douceur les habitants de la Syrie en général et les Maronites en particulier, ainsi que je lui en avais démontré si souvent l'importance. Ces populations l'avaient appelé de leurs voeux, l'avaient reçu comme un libérateur, et s'étaient soumises à ses lois avec empressement et reconnaissance, à cause de leur éloignement pour les Turcs de Constantinople, qui leur étaient odieux par suite de leurs exactions. Méhémet-Ali devait tout employer pour se les attacher, et il avait beau jeu; il n'avait besoin pour cela que de modérer les impôts et de flatter leur amour-propre. Enfin, avec une politique plus habile et moins d'avidité, il eût pu faire des Maronites l'appui fondamental de son autorité en Syrie et rendre cette province le bouclier de l'Égypte.
Une fois la révolte du Liban devenue générale, l'armée égyptienne s'occupa à se réunir. Elle évacua ses positions et se rapprocha de l'Égypte. Les mouvements furent lents et décousus. On avait négligé les dispositions les plus vulgaires pour mettre Saint-Jean-d'Acre en mesure de résister à un bombardement; de manière qu'un armement très-considérable, mais fait sans intelligence, ne produisit aucune espèce d'effet sur l'escadre, qui, en peu d'heures, détruisit toutes les défenses et fit sauter le magasin à poudre. La partie de l'armée qui était venue de Balbec et de Beyrouth, au lieu d'être en arrière, à peu de distance de Saint-Jean-d'Acre, pour soutenir le moral de la garnison en conservant sa communication avec elle, s'était éloignée sans motifs et sans raison, sans se lier avec le gros de l'armée, qui, rassemblée à Damas et complétement isolée, dut faire sa retraite par le désert, sur Petra et Suez, au moyen d'une marche de plus de six semaines, soumise aux rigueurs du froid le plus intense, d'un manque presque absolu d'eau et de vivres, et après avoir souffert tout ce que l'histoire peut présenter dans ses récits de plus déplorable et l'imagination concevoir de plus triste. En peu de jours, l'armée égyptienne perdit toute sa puissance réelle et tout son prestige. Aussi Méhémet-Ali n'eut-il plus qu'à implorer les conditions les moins dures et à s'y soumettre. Toute résistance était devenue impossible. Le sort de l'Égypte était fixé.
Maintenant j'entreprendrai l'examen de la politique suivie par les puissances de l'Europe, et je chercherai à reconnaître d'abord si elle a été équitable et si elles n'ont pas foulé aux pieds les droits de Méhémet-Ali, qu'elles-mêmes avaient reconnus et consacrés.
En 1832, les débats survenus entre Méhémet-Ali et Abdalla-Pacha amenèrent la guerre entre eux, et, au lieu de punir l'agresseur, qui avait tort, le Grand Seigneur prit son parti. La guerre fut heureuse pour le pacha d'Égypte, et son armée, après une suite de victoires dont j'ai exposé les circonstances, arriva jusqu'à Konieh, où il fit prisonnier le grand vizir Reschid-Pacha. Après chaque succès, Ibrahim-Pacha s'était arrêté, attendant le moment de rentrer dans l'ordre naturel de soumission qu'il devait à son souverain, mais avec les garanties nécessaires à sa sûreté. De Konieh, il eût pu se rendre à Scutari sans obstacle, et le sultan était à sa discrétion; car les secours que l'empereur de Russie lui envoya de Crimée, n'étant pas arrivés, n'auraient pu empêcher des entreprises plus graves, mais il ne voulait que la paix. Les puissances européennes étant intervenues dans ces débats, un traité fut signé qui laissait à Méhémet-Ali l'administration des pays au delà du Taurus, avec un tribut dont la quotité fut fixée; la soumission et l'obéissance furent rétablies entre le vassal et le souverain, et tout rentra dans l'ordre.
Mais l'humiliation du sultan avait profondément blessé son coeur, et, en signant le traité, il n'était occupé que d'arriver au moment où il croirait pouvoir le détruire. Lorsqu'en 1834 j'étais à Constantinople, je fus frappé des bruits de guerre qui y régnaient et des projets hautement avoués de recommencer les hostilités. Les ambassadeurs et les ministres étrangers n'étaient occupés qu'à empêcher le gouvernement turc d'entrer dans une voie si funeste, et à calmer une ardeur si peu opportune. Ils obtinrent de lui de suspendre ses projets, mais il était hors de leur puissance d'en détruire le germe.
À mon arrivée en Égypte, Méhémet-Ali, parfaitement instruit de toutes ces choses, répugnait à payer des tributs qui étaient destinés à fournir les moyens de l'écraser. Mais la moindre observation et son bon sens naturel lui firent bientôt sentir que rien ne serait plus contraire à ses intérêts que d'hésiter à remplir ses engagements, attendu qu'eux seuls fondaient ses droits à la position exceptionnelle qu'il occupait. Le traité de Kutayeh, auquel avaient pris part toutes les puissances et qu'elles avaient garanti, lui donnait place dans le droit public de l'Europe, qui, dès lors, lui servait de garantie. Il a été fidèle à ce parti et a enlevé au Grand Seigneur tout prétexte de le combattre et de chercher à détruire sa puissance. Mais le sultan avait augmenté le nombre de ses troupes, et, poussé par les intrigues des Anglais, il se décida tout à coup à commencer des hostilités et attaqua l'armée de Méhémet-Ali. La punition de ce manque de foi ne se fit pas attendre, et l'armée turque fut anéantie à Nézib. Alors le sultan comprit la conséquence de sa conduite et le danger dont il était menacé. Il se hâta de réparer la faute capitale qu'il avait commise et parla le langage de la paix. Elle était convenue et au moment d'être signée quand l'intervention des puissances de l'Europe en suspendit la conclusion, et l'on s'occupa, non pas de protéger les droits et les intérêts de celui qui avait été fidèle à ses engagements, mais au contraire de celui qui les avait violés. Si l'Europe ne fût pas intervenue, tout rentrait dans l'ordre, suivant les stipulations du traité de Kutayeh. La vice-royauté de l'Égypte se consolidait, achevait son organisation, et le sultan aurait aujourd'hui un grand vassal, capable de le soutenir et de le défendre. Tous les éléments de forces rassemblés, qui chaque jour pouvaient s'accroître, ont disparu, là même où ils avaient le plus de chance de développement. Les ennemis de Méhémet-Ali répondent qu'au lieu de cela le sultan aurait péri renversé par son vassal. Nullement, erreur complète: jamais le vice-roi n'a conçu la pensée, éprouvé le désir de détrôner son maître. Le sang d'Othman a encore trop d'éclat en Orient pour cesser de régner. Ce lien peut être plus ou moins serré, mais on ne peut le rompre; il se confond, en quelque sorte, avec celui de la religion, qui joue un si grand rôle parmi ces peuples.
L'empire turc, depuis près d'un siècle, présente le spectacle de la faiblesse, du désordre et de l'anarchie. Sa puissance ne peut être rétablie dans son ensemble que lorsque l'ordre régnera dans ses principales parties, que l'obéissance y sera habituelle, à l'état normal, et l'intelligence en voie de développement. C'est le seul moyen de le rendre à la vie; mais il est trop étendu et trop vaste pour que l'action centrale puisse se faire sentir d'une manière efficace à ses extrémités avant qu'on les ait préparées à la recevoir; pour y parvenir, il faut que plusieurs centres d'actions, d'où partent des efforts simultanés, agissent dans ce but. C'est à l'Égypte, dont la population est arabe, qui, par sa position géographique et les rapports de tous les temps, possède une action facile sur tout ce qui est Arabe, à remplir cette mission sur tout le midi de l'empire, à le réorganiser et à le rendre puissant; et, cette mission remplie, elle réagira puissamment sur le nord et en deviendra l'auxiliaire le plus utile. L'Égypte rendue faible, tout reste dans le désordre et l'anarchie, aucun progrès utile ne peut être espéré; et, comme rien n'est stationnaire dans ce monde, les éléments de faiblesse et de destruction s'accroîtront toujours là où Méhémet-Ali avait trouvé le secret de créer une autorité irrésistible, car sa volonté ne rencontrait aucun obstacle qu'il ne pût vaincre; on lui obéissait ponctuellement dans toute l'étendue de ses domaines, et tellement, que du mont Taurus aux frontières de l'Abyssinie, les communications étaient parfaitement sûres, au grand étonnement des voyageurs. Quel moyen de civilisation, d'amélioration matérielle et morale des peuples qu'un instrument semblable agissant dans toute sa force et sa liberté.
L'intérêt de l'empire ottoman bien entendu voulait donc la conservation de la puissance de Méhémet-Ali, et l'Europe aurait dû chercher à exercer sur cet homme extraordinaire une influence salutaire et à le diriger sans s'occuper à le détruire; il pouvait devenir l'élément principal de la réorganisation et de la force de l'empire ottoman. Méhémet-Ali jouissait d'ailleurs d'un grand avantage, celui d'agir sur l'esprit d'une population intelligente, impressionnable, susceptible de progrès rapides, ardente, passionnée, la première de l'Asie; car la population arabe, enfin, n'en est pas à faire ses preuves de capacité. N'a-t-elle pas précédé les Européens dans la civilisation, dans les sciences, dans la pratique des moeurs sociales généreuses et dans la culture des sentiments qui honorent le coeur humain.
Assurément, si on compare l'élément méridional de l'empire ottoman à l'élément septentrional, tout est à l'avantage du premier. Une population presque homogène l'emporte d'ailleurs toujours de beaucoup sur celles qui sont divisées par les races et les religions. Les millions de chrétiens placés au milieu des Osmanlis rendront toujours, quoi qu'il arrive, cette partie de l'empire la plus vulnérable. Elle est plus près des ennemis les plus dangereux de l'empire ottoman, tandis que l'autre assez près de la première pour la secourir dans toutes ses provinces, ne peut être attaquée dans le centre de sa puissance et peut être mise très-facilement hors de toute atteinte.