Les puissances de l'Europe, dont les conférences sur les affaires d'Orient n'amenaient aucun résultat, avaient des vues différentes, car la France voulait la conservation de la puissance de Méhémet-Ali, tandis que l'Angleterre avait la passion de la détruire; aussi se séparèrent-elles, et tout à coup le traité du 15 juillet, qui consacrait une alliance hostile à l'Égypte, fut signé entre l'Angleterre, l'Autriche et la Russie. On avait réclamé l'adhésion de la France, sans la mettre dans le secret absolu des conventions arrêtées, mais non encore signées. La légèreté de l'ambassadeur de France et une sorte de hauteur dédaigneuse l'empêchèrent d'ajouter foi aux avis confidentiels qui lui furent donnés par le ministre d'Autriche. Le gouvernement français apprit avec étonnement qu'il était exclu d'un concours où il aurait pu exercer une influence utile.

L'Angleterre était seule passionnée dans cette question; l'Autriche et la Russie agissaient de complaisance, et peut-être croyaient-elles sans danger pour Méhémet-Ali les faibles armements dont il était menacé, et qui, effectivement, semblaient peu redoutables. Mais la France, qui voulait le sauver et qui par son isolement était maîtresse de ses actions, s'effraya trop du danger de faire éclater, par une attitude ferme et décidée, une guerre dont personne ne voulait. Une seule démonstration eût tout terminé à notre gloire. Il fallait, au lieu de rappeler l'escadre à Toulon, l'envoyer à Alexandrie avec de doubles équipages pour remplacer à bord de l'escadre ottomane les matelots turcs que l'on aurait fait débarquer; envoyer trois mille hommes d'infanterie française avec un général intelligent et de choix à Saint-Jean-d'Acre pour y tenir garnison; leur présence eût assuré le repos et l'obéissance des Maronites et prévenu l'insurrection générale du Liban, véritable danger de Méhémet-Ali.

Le début de la lutte eût été terrible pour l'alliance par suite de notre grande supériorité; et, si les Anglais, avant de commencer la guerre, se fussent décidés à réunir plus de moyens et à ajourner les hostilités, la saison avancée forçait de les remettre au printemps. Pendant l'hiver, les esprits se seraient calmés; tout se serait pacifié; la puissance de Méhémet-Ali était sauvée, et le but que se proposait lord Palmerston avec tant d'audace était manqué.

J'ai dit que l'Égypte, source de richesses inépuisables, peut être mise à l'abri de toute attaque et devenir, pour les forces ottomanes, comme un réduit dont il ne cesserait de sortir de puissants secours, qui viendraient en aide à l'empire, comme le feraient ses alliés d'Europe s'il était attaqué. Alexandrie peut devenir une place imprenable. Pour parvenir à la rendre telle, il suffit de rétablir le lac Maréotis, en y introduisant les eaux de la mer, et de fortifier l'espace étroit par lequel serait établie sa communication avec la mer. Cette mer intérieure, portant une flottille, conserverait à cette place, à plus de trente lieues dans l'intérieur de l'Égypte, des communications d'où elle pourrait toujours tirer les secours dont elle aurait besoin. Quelques fortifications entre Aboukir et le Nil suffiraient pour empêcher toute descente. Un débarquement est impossible sur la côte du Delta; il en est presque de même au-dessous de Damiette. Reste donc le désert de Syrie, qui se trouve impossible à traverser pour peu qu'il soit défendu par quelques forts véritables qui assurent la possession des puits. Ainsi, par toutes ces circonstances, il entrait dans les intérêts bien entendus de la force de l'empire ottoman de conserver Méhémet-Ali puissant et grand, assuré qu'une fois tranquille sur son existence politique il consacrerait pour le soutien de son maître et la défense de l'empire dont il faisait partie toutes ses forces et tous ses moyens, ainsi qu'il l'avait déjà fait avec empressement lors de la guerre contre la Grèce révoltée, quand le sultan lui fit la demande de son armée et de sa flotte. C'était cependant toujours au nom de l'intérêt et du salut de l'empire ottoman que l'on s'occupait de détruire son meilleur appui, celui qui aurait pu et dû être le bras droit du sultan.

L'Angleterre était conduite dans sa politique haineuse et ardente contre Méhémet-Ali tout à la fois par ses passions contre la France et par un intérêt d'ambition. Elle voulait la destruction du vice-roi, jalouse des préférences dont la France était l'objet en Égypte, et rêvant la possession de ce pays. Sans le langage énergique de la France et de l'Autriche, elle eût obtenu ce résultat. Ce but manqué, lord Palmerston voulait au moins enlever à l'Égypte tout moyen de résister quand la situation de l'Europe lui laisserait la faculté de s'en emparer.

Si quelques doutes pouvaient subsister à cet égard, ils seraient facilement levés si on réfléchit avec quelle instance et quelle ténacité le gouvernement anglais demande et exige la concession d'un chemin de fer pour établir sa communication entre Alexandrie et le Caire. On avait eu la pensée d'en construire un entre le Caire et Suez; mais il paraît qu'on y a renoncé. J'ai démontré dans le cours d'un autre ouvrage combien cette construction était inutile, difficile et inopportune; et cependant ce projet, quoique peu judicieux, serait moins insensé que celui de la vallée du Nil. S'il a pour objet spécial de diminuer le temps nécessaire aux communications entre l'Europe et l'Inde, comme le temps nécessaire pour effectuer ce voyage est déterminé par la marche des bâtiments à voile et à vapeur sur les différentes mers à parcourir, on demande quel avantage il pourrait y avoir à économiser un ou deux jours sur un voyage de plus de six semaines dont le temps général ne peut être raccourci. S'il est question du mouvement et de la circulation dans l'intérieur de l'Égypte, la chose est pire encore, parce qu'aucune marchandise d'Europe n'arrive en Égypte pour y être vendue. Ce pays ne consomme à peu près rien: des toiles suffisent pour l'habillement du peuple, et, pour la classe élevée, fort peu nombreuse, des draps fabriqués sur place. Pour l'exportation, elle ne consiste qu'en produits du sol, et le Nil est plus que suffisant pour donner le moyen de les conduire à Alexandrie. Dans la haute Égypte, les transports ne peuvent s'éloigner de son cours, à cause même du peu de largeur de la vallée. Dans le Delta, les deux branches du Nil et quelques canaux y pourvoient. Trois ou quatre petits bateaux à vapeur suffiraient et au delà à tout le mouvement commercial de l'Égypte. Quant aux transports des individus, il suffit d'avoir entrevu l'Égypte pour être assuré qu'aucun fellah ne payera jamais rien pour entrer dans un waggon, le prix d'une course fût-il réduit à un médin, dont la valeur est au-dessous des deux tiers d'un centime de France. Un chemin de fer n'a donc aucune utilité, aucun emploi possible; et, par conséquent, l'idée de le construire est complétement dépourvue de bon sens et de raison.

Il y a sans doute cependant un but caché, et il ne peut être que d'établir partout des ateliers anglais, de multiplier les établissements anglais, d'accoutumer les Égyptiens à voir partout des Anglais commander et s'impatroniser, afin que, le moment venu, et après avoir pris une espèce de possession, ils puissent se déclarer les maîtres du pays. Voilà le véritable motif; il ne peut y en avoir d'autre, et le divan de Constantinople l'a sans doute bien senti quand il a multiplié ses efforts pour refuser une concession que Méhémet-Ali n'avait jamais voulu accorder.

Au surplus, il y a encore une autre raison, et elle est de tous les temps et de tous les pays: c'est de gagner de l'argent en vendant des matériaux aux Égyptiens, matériaux qui ne leur serviront à rien, et en exécutant des travaux chèrement payés, qui ne donneront aucun résultat utile. On voit, dans tous les temps, des trompeurs et des trompés; mais, assurément, ce ne seront pas des compagnies anglaises qui fourniront les capitaux nécessaires pour créer et établir un chemin de fer dans la vallée du Nil; elles sont trop habiles dans leurs calculs pour régler ainsi leurs intérêts.

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