RELATIFS AU LIVRE VINGT-SIXIÈME
«Alexandrie, le 6 août 1839.
«Monsieur le maréchal,
«Une lettre reçue par le bateau à vapeur français, arrivée ici le 4 de ce mois, et datée de Carlsbad, le 9 juin écoulé, m'a fourni l'occasion de soumettre à Son Altesse le vice-roi quelques expressions amicales et très-flatteuses que vous avez bien voulu lui adresser, monsieur le maréchal. Son Altesse y a été doublement sensible et par l'autorité de leur source et par le témoignage de bon souvenir. Elle m'a spécialement chargé d'invoquer pour l'Égypte la continuation de cette amitié si précieuse à laquelle les circonstances actuelles peuvent fournir un bien noble aliment. Son Altesse espère aussi qu'ayant différé le voyage de Russie et de Prusse, pour le moment, il vous sera loisible, monsieur le maréchal, de lui faire parvenir de Vienne assez souvent de vos écrits, qu'elle ambitionne infiniment. Loin de vous oublier, monsieur le maréchal, l'Égypte compte parmi ses plus beaux moments celui où vous l'avez honorée de votre présence: on y connaît aussi que «l'amitié d'un grand homme est un bienfait des dieux.» Elle a toute confiance dans vos sentiments.
«En ce moment, votre présence auprès de personnes augustes ne peut être que d'un grand effet. Les souverains du Nord, peu habitués à voir surgir en Turquie des hommes de la trempe de Méhémet-Ali (et ils sont fort rares, en effet), ont dû apprécier la conduite pleine de convenance, de modération et de dignité qu'il a tenue dans les circonstances critiques où le plaçait l'agression sourde et, en dernier lieu, patente du sultan. La victoire éclatante qui a dissipé l'armée sous les ordres de Masin-Pacha a dû moins les surprendre, parce que de vous-même, monsieur le maréchal, ils avaient appris la supériorité en instruction, discipline et courage des troupes égyptiennes, et ils auraient vainement cherché un meilleur juge en cette matière; mais ce qui ne doit pas manquer de produire une sensation propre à provoquer leur sympathie pour Méhémet-Ali, c'est la modération dont il a fait preuve lorsqu'il s'est trouvé victorieux et sans obstacles par terre comme sans ennemis par mer. Loin de profiter de ses avantages et de la position critique de la Porte Ottomane par suite de la mort du sultan Mahmoud, il sut être grand, de cette grandeur d'âme qui est le partage des hommes vraiment prédestinés: toute hostilité cessa au même instant. Ce qu'il demandait constamment pour sa sécurité et celle de sa famille, pour la conservation des siens et de ses institutions; ce qu'il pouvait exiger violemment par la force, l'hérédité pour tous les pays sous sa domination, aucun excepté, il le demande au nouveau sultan, Abdul-Medjid, l'arme au bras, en lui déclarant qu'il ne fera point la guerre pour l'obtenir. Il veut une concession volontaire, honorifique, méritée, non arrachée par la violence, et promet son concours à la réorganisation et à la défense de l'empire, qu'il veut, avant tout et par-dessus tout, uni et formidable.
«Il est vrai qu'en même temps il porte au pied du trône l'expression de son désir de voir éloigner de la direction des affaires le sadi-arem actuel, Khosrew-Pacha; mais, en cela, il n'agit point par des motifs de personnalité. Méhémet-Ali est d'un caractère trop supérieur pour s'arrêter à l'homme en faisant cette demande; il est convaincu que cet homme, qui a voué à lui-même et à bien d'autres personnages éclairés une haine mortelle, ne peut que compromettre le sort de l'empire ottoman, dans sa position éminente de sadi-arem, avec un sultan si jeune. Khosrew-Pacha ne sait gouverner que par la férocité, et, pour le triomphe de ses créatures et de ses convenances, il n'aurait égard ni à aucune tête respectable ni à aucun principe; tout moyen lui est licite, dût-il sacrifier ses amis les plus intimes et mettre l'empire à feu et à sang. Nous ne sommes plus dans un siècle, monsieur le maréchal, où la puissance d'un pareil grand vizir puisse être maintenue; ceux qui le soutiennent aujourd'hui, en hommes peu connaisseurs de la Turquie, s'apercevraient trop tard de leur erreur funeste.
«Méhémet-Ali s'attend à voir ses demandes exaucées pour le bien de tous et pour la gloire et la force de l'empire; mais, s'il en était autrement, je puis certifier qu'il n'apportera ni ne recevra aucunes modifications; il est résolu, et sans retour, de se maintenir dans sa position actuelle et d'attendre. Il ne fera pas la guerre, mais il ne pourra fournir des moyens pour agir contre lui; il doit neutraliser les forces de l'ennemi autant qu'il peut. Si on voulait lui arracher une portion seulement de ce qu'il possède, il devrait croire qu'on veut détruire le peu de vitalité qui existe encore dans l'empire et sa nationalité; il se croirait dans la nécessité d'une résistance d'autant plus opiniâtre, qu'elle deviendrait infailliblement nationale. Méhémet-Ali, même avec la certitude de succomber, prouvera ce qu'on peut faire encore avec du courage et de la résolution.
«Agréez, etc., etc.
«Boghos-Joussouf.»
Voici les deux lettres que je lui écrivis en réponse: