«Je m'empresse de vous faire connaître en mon pouvoir les lettres que vous avez daigné m'adresser en date des 8 et 10 septembre dernier. Son Altesse le vice-roi, parti depuis quelques jours pour une tournée dans la Basse-Égypte, est arrivé au Caire dans la journée d'hier. Nous l'attendons de retour ici avant peu. Je me vois forcé, monsieur le maréchal, de retarder une réponse catégorique jusqu'au prochain courrier du 17 de ce mois; le motif vous en est assez connu.
«Recevez, etc., etc.
«Boghos-Joussouf.»
«Alexandrie, le 27 octobre 1839.
«Monsieur le maréchal,
«En date du 6 courant, j'ai eu l'honneur d'accuser réception des lettres que vous avez bien voulu m'adresser les 8 et 10 septembre, et dont je différais la réponse catégorique au courrier suivant, à cause de l'absence de Son Altesse le vice-roi. Par le paquebot du 16, j'ai prévenu mon frère de Trieste que son arrivée était immédiate; en effet, Son Altesse fut ici le soir dudit jour, mais le temps était trop court pour les communications indispensables, et je tiens aujourd'hui ma promesse.
«Son Altesse a été extrêmement flattée de la part que vous avez prise au succès de l'armée égyptienne, qui a rempli vos prophéties. Elle a agréé de bien bon coeur vos félicitations et m'a exprimé le désir, monsieur le maréchal, de voir que vous lui continuiez vos bons offices auprès des personnes augustes et influentes qui vous honorent de leur confiance.
«Puisque vous m'invitez à une correspondance sur les affaires courantes, j'ai l'honneur de vous écrire, monsieur le maréchal, qu'il n'est plus question en ce moment de la restitution préalable de la flotte; que la France désirerait que l'hérédité dans la famille de Méhémet-Ali fût limitée à l'Égypte, Syrie et Arabie, expliquant toutefois que les frontières de la Syrie seraient portées à l'Euphrate, qui, avec le Taurus, formerait une barrière naturelle; que l'île de Candie et le district d'Adana, exclus de l'hérédité, seraient néanmoins conservés par Son Altesse jusqu'à sa mort.
«Méhémet-Ali, persuadé, comme vous voulez bien l'écrire, monsieur le maréchal, et certainement d'après des inspirations puissantes, qu'il devait se relâcher en quelque chose de ses demandes, quoique justes, bien fondées et bien défendues, pour faciliter un arrangement convenable aux puissances qui se sont mises en avant pour une intervention que je m'abstiendrai de qualifier, mais dont il n'y avait certainement pas la moindre nécessité, a saisi cette occasion pour prouver qu'il continuait dans son système de modération, et a répondu verbalement à M. le consul général de France, et que, relativement à Adana, il consentait à renoncer, pour lui et les siens, à l'hérédité de ce pays et du territoire jusqu'à Lamanos, à condition que le gouvernement en serait confié par la Porte à un de ses enfants, «qui n'hériterait pas du gouvernement d'Égypte, Syrie et Arabie; que (la possession devenant continue et non temporaire) il s'en remettait à la médiation du gouvernement français pour l'indemnité qu'il jugerait nécessaire d'accorder à la Porte en sus de ce qu'on paye pour ce district.
«Que, relativement à l'île de Candie, Son Altesse consentait à ce qu'elle fût rendue à la Porte après sa mort.»
«Vous jugerez, certes, monsieur le maréchal, que ces concessions sont très-importantes dans l'état de la cause du vice-roi et dans sa position avec la nation musulmane. Il fait la volonté des autres relativement à Candie; mais il ne peut livrer les clefs du Taurus à d'autres qu'à un des siens, et s'y résigne dès aujourd'hui, pour éviter un complot quelconque dans une époque plus éloignée, parce qu'il vise à consolider ses institutions de son vivant, afin qu'elles soient durables.