«Khosrew-Pacha, bien qu'il en inspire aujourd'hui par son hypocrisie, fille de la peur, ne sera jamais homme à travailler pour sa nation. Elle a tout à craindre de lui et de ses créatures; s'il a gardé le masque, c'est qu'il y était contraint par l'opposition franche de Méhémet-Ali. Aujourd'hui que les puissances européennes sanctionnent l'arrangement de l'Égypte avec la Porte, qu'on n'a plus à traiter simplement avec un grand vizir de mauvaise foi, on n'insiste plus sur sa démission comme nécessaire; et, privé de cet intérêt, Khosrew-Pacha ne peut durer longtemps.
«L'opinion européenne n'a pas encore rendu justice entière au capitan-pacha, qui, pour prévenir une guerre désastreuse et fatale à sa nation, divisée en deux camps, n'a pas voulu se ranger avec sa flotte sous les ordres de Khosrew-Pacha. L'opinion du capitan-pacha était partagée par tous les officiers de navire qui l'ont suivi; il n'a point forcé ceux qui étaient dans d'autres sentiments et sont rentrés à Constantinople; il n'a point conduit sa flotte à un ennemi, ne l'a pas employée contre son souverain. Il a accéléré par sa venue ici la solution d'une question qui aurait été terminée en huit jours, sans l'intervention annoncée par les ambassadeurs, et a agi en bon patriote, en bon musulman, non seul, mais de concert, ainsi que je l'ai dit, avec les officiers de la flotte, lesquels n'ont fait entendre ni protestations ni murmures, bien que stimulés à chaque courrier par des agents de Khosrew-Pacha; et, forts de leur conscience, ils souffrent patiemment d'être loin de leurs familles, très-satisfaits d'avoir pu concourir à la pacification malgré eux retardée, et d'avoir réalisé presqu'au lendemain de la bataille de Nézib la fraternisation des Turcs avec les Égyptiens, que l'on poussait les uns contre les autres à s'entre-détruire.
«Monsieur le maréchal, je vous écris currente calamo et avec tout l'abandon; votre position à Vienne, vos titres, vos relations, vos connaissances administratives et militaires, enfin tout en vous peut concourir avec succès à faire rallier les opinions des personnes dirigeant la politique actuelle, qu'elles soient au nord, au sud; et, comme vous aviez influé pour un congrès avant les événements, vous pourrez influer pour un arrangement prompt et définitif, d'après le contenu de la présente. Permettez-moi, monsieur le maréchal, d'espérer que vous n'y serez pas étranger, et agréez, etc., etc.
«Boghos-Joussouf.»
Voici la lettre que je répondis:
«Bergheim, le 24 novembre 1839.
«Monsieur,
«J'ai reçu, hier au soir, la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 27 octobre. Sa lecture m'a fait un plaisir extrême. Je ne puis que vous répéter combien est grande mon admiration pour la sagesse, la fermeté et la haute habileté du vice-roi dans la conduite de ses affaires. Le bon vouloir du gouvernement français pour lui et l'initiative qui en a été la suite me paraissent de la plus haute importance, et, par ses concessions, le vice-roi a su concilier les intérêts bien entendus de sa sécurité et de son avenir avec la déférence qu'on doit à une grande puissance amie. Qu'il persévère dans son système, et la force des choses amènera nécessairement une solution conforme à ses désirs et vaincra les résistances qu'a créées la haine aveugle de lord Palmerston, haine réellement insensée, car les intérêts bien entendus de l'Angleterre, loin d'être opposés à ceux de Méhémet-Ali, leur sont au contraire homogènes.
«J'ai reçu des nouvelles de Paris, qui m'annoncent que le mémoire dont je vous ai parlé et dont l'envoi y a été fait, il y a environ six semaines, a produit une vive sensation; il servira ainsi à corroborer les opinions déjà adoptées par le gouvernement.
«Absent de Vienne depuis le commencement du mois, pour chasser et jouir des derniers moments du beau temps, je compte retourner dans cette ville dans deux jours, pour ne plus la quitter pendant tout l'hiver. Je ne puis donc vous donner aucune nouvelle; mais je vous renouvelle l'assurance de ne pas négliger une seule occasion de servir les intérêts du vice-roi, ni de montrer tout à la fois l'inutilité et le danger de nouveaux délais et l'avantage de hâter le moment d'une solution qui, mettant chacun à sa véritable place, peut et doit être le principe d'un grand bien pour l'avenir. Si j'ai déjà pu, par mes paroles et mes écrits, être utile au vice-roi, et si je puis encore contribuer d'une manière efficace à ramener un résultat définitif conforme à ses voeux, j'en éprouverai une grande joie, car personne ne fait pour lui et sa prospérité des voeux plus sincères et plus ardents que moi.
«Mes hommages bien empressés à Son Altesse.»