«Monsieur,

«J'ai reçu la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire en date du 27 novembre. Je voudrais pouvoir vous annoncer des nouvelles favorables et décisives pour les intérêts du vice-roi, mais tout est à peu près stationnaire sur la question d'Orient, et les seuls changements survenus semblent se borner à indiquer une tendance à une meilleure harmonie entre les puissances. L'Angleterre seule renferme des éléments hostiles à Méhémet-Ali; on ne peut ni comprendre l'aveuglement de sa conduite ni les erreurs de sa politique; mais le fait n'existe pas moins, on ne peut se le dissimuler. S'il n'y avait pas eu dans ce cabinet une passion violente contre le vice-roi, depuis longtemps les affaires d'Orient seraient terminées à la satisfaction de celui-ci, par suite de l'active bienveillance et de l'intérêt sincère que lui porte le gouvernement français, intérêt qu'il m'est agréable de penser que j'ai contribué à développer et à rendre durable.

«Le vice-roi est sans doute fort bien instruit de l'état des choses en général, et peut-être ne lui apprendrai-je rien de nouveau à cet égard. Cependant je lui dirai quelles sont mes croyances sur la marche probable des événements. C'est à lui à suivre ensuite la politique qu'il croira la plus convenable à ses intérêts. La France est donc l'amie sincère de Méhémet-Ali; son gouvernement suit une politique qui est d'accord avec les sympathies du pays. Le vice-roi peut et doit compter de ce côté sur un appui moral constant et sur une intervention utile toutes les fois que les circonstances en fourniront l'occasion; mais le gouvernement français ne se brouillera pas avec l'Europe pour lui.

«Il servira toujours ses intérêts quand il pourra le faire sans grand inconvénient pour lui-même, et, dans aucun cas, ne lui sera contraire; voilà les limites dans lesquelles il s'est placé, et dont il ne sortira pas. Les puissances sont en voie de s'entendre pour l'occupation des mers intérieures de Constantinople en cas d'événements majeurs qui appelleraient les Russes dans cette ville. Jusqu'à présent, je vois une harmonie plus en projet qu'en réalité, et plutôt une espérance qu'un fait accompli; car il y a des difficultés de détail à résoudre qui me paraissent compromettre le principe. Cependant on ne peut se refuser à reconnaître, ainsi que je l'ai déjà dit, une tendance amicale et une disposition à s'entendre.

«Malgré les passions de l'Angleterre, il paraît qu'on a renoncé à toute espèce de moyens d'action contre Méhémet-Ali, et que toutes les mesures se réduiront au statu quo. Mais, d'un autre côté, il paraît bien arrêté qu'on ne veut traiter avec lui qu'au moyen de sacrifices considérables pour l'avenir. En excluant une partie de la Syrie de l'hérédité, les puissances de l'Europe garantiraient à la famille de Méhémet-Ali la possession de l'Égypte et de ses autres domaines. Dans le cas contraire, et sans cette concession, elles laisseraient son sort dans l'incertitude de l'avenir et soumis aux éventualités que le temps peut faire naître. Cette double combinaison peut faire réfléchir le vice-roi. Une garantie des puissances de l'Europe est, à coup sûr, un avantage réel pour lui: elle place sa famille dans une position exceptionnelle et la met hors de pair; mais il ne faut pas payer cet avantage trop cher, et, quel que soit le prix qu'on doive y attacher, il est à propos d'en reconnaître les effets. Avant tout, on doit voir, dans la question de l'avenir, une chose de fait. C'est dans la force et une puissance effective que les successeurs de Méhémet-Ali trouveront de véritables garanties pour fonder leur sécurité; et, si la puissance égyptienne se trouvait dépourvue d'une bonne armée et privée d'argent, tandis que le sultan, étant parvenu à réunir et à organiser des moyens d'action redoutables, essayerait de reconquérir l'Égypte, je doute que les puissances de l'Europe missent une grande activité et une grande énergie à protéger cet État au moment de succomber. Quelques démarches insignifiantes et sans résultat les acquitteraient, à leurs yeux, de leurs engagements, et les successeurs de Méhémet-Ali disparaîtraient de la scène du monde.

«Pour déterminer la conduite à tenir par Méhémet-Ali, tout dépend, à mes yeux, de l'état de ses moyens matériels et de ses ressources intérieures. S'il peut soutenir d'une manière indéfinie le statu quo je crois qu'il est dans ses intérêts de s'y conformer et de ne pas se départir de la frontière qu'il demande, et qui est nécessaire à sa sûreté. S'il est fort, quoique non reconnu, son existence sera plus assurée que s'il était faible et placé sous la protection de l'Europe; et puis mille circonstances peuvent intervenir et lui offrir des chances favorables et faire désirer aux puissances d'en finir sur cette question d'Orient, qui est toujours un motif d'inquiétude et d'agitation. Je crois donc que le vice-roi doit accepter le statu quo, si quelques motifs intérieurs ne le lui rendent pas trop à charge, et en même temps ne rien négliger pour arriver à une transaction avec Constantinople; car, une fois obtenue, les gouvernements de l'Europe seront trop heureux de la ratifier pour assurer le repos de l'avenir et réparer ainsi la faute qu'ils ont commise de se mêler intempestivement d'une question qui ne les regardait pas: s'ils s'en étaient abstenus, depuis longtemps il n'en serait plus question.

«Voilà, monsieur, dans mon opinion, l'état des choses et la conduite à tenir par le vice-roi. Je le regarde comme invulnérable. Il a pris une bonne position, et les événements ne peuvent qu'amener des chances favorables dont il saura profiter avec son habileté accoutumée. Il faut attendre. Si j'apprends quelque chose qu'il lui soit utile de savoir, je m'empresserai de vous en informer. Je vous renouvelle l'assurance de ne jamais perdre une occasion de parler en sa faveur et de plaider constamment ses intérêts avec la même chaleur. En me conduisant ainsi, j'agirai dans ma conviction et trouverai un véritable plaisir à lui prouver la sincère affection avec laquelle, etc., etc.»

«Alexandrie, le 16 janvier 1840.

«Monsieur le maréchal,

«Mon premier devoir, aussitôt reçue l'honorable dépêche dont il vous a plu de me favoriser en date du 27 décembre dernier, a été d'en soumettre une traduction exacte à Son Altesse le vice-roi, qui, ayant trouvé une parfaite conformité d'idées avec celles que lui suggère sa position, s'est plu à rendre hommage à l'attachement que vous lui témoignez en disant: «M. le maréchal a fait abstraction de ce qui l'entoure pour se placer un instant dans ma position; je lui en sais bon gré, car cela prouve qu'il pense réellement à moi, qui suis sincèrement son ami.»