«Alexandrie, le 16 juin 1840.
«Monsieur le maréchal,
«J'avais eu l'avantage de vous écrire en date du 16 avril, et la récente lettre dont vous m'avez favorisé le 12 mai porte tous les caractères d'une réponse à ma susdite. M'étant parvenue après que Son Altesse le vice-roi s'était mis en voyage pour le Caire, j'ai rempli mes devoirs par l'envoi d'une exacte traduction; mais j'ai dû, en même temps, attendre un nouveau courrier avant que de prendre la plume pour la correspondance que vous avez daigné autoriser; l'absence de Son Altesse et le manque de nouvelles de quelque intérêt m'y obligeaient.
«Je suis heureux, monsieur le maréchal, de pouvoir vous annoncer que, par suite de la récente destitution de Khosrew-Pacha, la principale pierre d'achoppement étant levée, Son Altesse le vice-roi, suivant les impulsions plus d'une fois manifestées et toujours méconnues, a saisi la circonstance de la naissance d'une princesse, fille du sultan, pour donner à son suzerain un témoignage public et officiel de son respect et de son dévouement. En conséquence, aujourd'hui même, par bateau à vapeur exprès, Son Excellence Samy-Bey, général et premier aide de camp de Son Altesse le vice-roi, est parti pour Constantinople, porteur d'une lettre de félicitations analogue à la circonstance, et spécialement chargé d'exprimer à Sa Hautesse les assurances de toute sa soumission comme fidèle vassal, ainsi que de son désir de coopérer au bien de l'empire par tous les moyens à sa disposition. Son Excellence Samy-Bey a l'autorisation d'appuyer, par des témoignages de fait, les assurances dont il est porteur, parce que, dans la position actuelle des choses, ces preuves feront foi entière des sentiments obséquieux de Méhémet-Ali, et ne peuvent être attribués ni à la faiblesse ni à la contrainte.
Le vice-roi doit espérer que sa noble conduite ne sera pas méconnue et qu'elle portera ses fruits.
«Veuillez agréer, monsieur le maréchal, etc.
«Boghos-Joussouf.»
Voici ma réponse:
«Monsieur,
«Je n'ai pas eu l'honneur de répondre à votre dernière lettre et de vous écrire par le dernier paquebot, parce que je n'avais à vous mander rien d'intéressant. J'attendais avec une confiance extrême le succès de la mission de Samy-Bey à Constantinople pour faire mon compliment bien sincère au vice-roi; car je m'identifie de coeur avec lui, et désire ardemment de voir terminer cette pénible affaire qui compromet le repos de l'Europe et du monde; mais je vois le temps s'écouler sans amener le résultat que j'attendais, et en même temps les révoltes de Syrie, qui retentissent beaucoup et dont on exagère peut-être l'importance, donnent du crédit aux ennemis de Méhémet-Ali, leur fournissent des arguments et raniment leurs espérances.
«Tout semblait devoir marcher rapidement à une solution favorable, quand les bruits des insurrections du Liban ont tout suspendu et rendu tout incertain. Pour ma part, j'en ai éprouvé un véritable chagrin, et je suis persuadé encore que le vice-roi, par sa vigueur et sa résolution, d'un côté, et la modération qu'il apportera ensuite, trouvera le moyen de tout terminer dans ces parages. S'il obtient ce résultat promptement, il avancera beaucoup la solution de la question principale. Dans tous les cas, je suis convaincu que le vice-roi ne manquera pas à sa destinée et sera à la hauteur des événements qui peuvent survenir.