«Par la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'adresser en date du 11 février, laquelle a beaucoup satisfait Son Altesse le vice-roi, mon maître, vous me demandiez de vous tenir toujours au courant de ce qui se passe chez nous. Dans le désir de pouvoir annoncer quelque chose de nouveau, j'ai retardé ma réponse jusqu'à ce jour; différer davantage, ce serait manquer aux égards qui vous sont dus, monsieur le maréchal, et cependant, comme rien n'est survenu, il ne me reste rien, presque rien à ajouter à la lettre écrite le 16 janvier dernier.
«Son Altesse le vice-roi continue dans son système de modération et attend qu'on lui rende justice; s'il continue ses armements, c'est uniquement dans les vues d'une défense légitime. Son Altesse Ibrahim-Pacha ne fera pas le moindre mouvement sans un ordre du vice-roi, et cet ordre ne serait donné qu'en cas qu'on fût attaqué. Vous avez eu, monsieur le maréchal, des entretiens très-fréquents et assez intimes avec Son Altesse le vice-roi pour avoir pu connaître sa manière de penser et sa loyauté; on affecte aujourd'hui de ne pas croire à ses promesses, lorsqu'il donne au jour le jour une preuve convaincante d'y être religieusement fidèle. Il attend, et sa demande malgré les événements et les circonstances n'a jamais changé, l'hérédité pour sa famille de ce qu'il possède et qu'on n'a pu lui ravir. Il proteste de son obéissance, de son attachement à son souverain, au service duquel il veut se dévouer pour relever sa nation avilie. Son grand tort n'est que de penser que les étrangers seront toujours étrangers en Turquie, que son organisation définitive ne peut s'obtenir que pas à pas, en procédant du connu à l'inconnu, en employant les musulmans déjà instruits à former ceux qui ne le sont pas, pour inspirer ensuite de l'émulation aux uns et aux autres. Voilà son tort; il est grave, parce qu'il contrarie les projets d'une puissance voisine; mais aussi tout le monde ne peut pas avoir un seul et même intérêt; si celui du vice-roi est conforme à la majorité, pourquoi l'éliminer?
«Soyez bien convaincu, monsieur le maréchal, que Son Altesse le vice-roi respectera toujours son souverain et n'ambitionne que de lui être utile, qu'il n'a aucune difficulté à reconnaître les grandes puissances, ou telle qui serait plus particulièrement indiquée, comme garant de ses obligations.
«Il suffit qu'on satisfasse à sa juste demande et qu'on se conduise à son égard avec bonne foi. Je l'ai dit et je dois le répéter, Méhémet-Ali ne commencera jamais les hostilités; mais il ne reculera pas devant la guerre, de quelque part qu'elle vienne, et alors..... Dieu seul sait ce qui pourra arriver.
«J'ai à vous annoncer que l'enthousiasme gagne insensiblement la population au Caire. Les cheiks de la mosquée El-Ahzar ont voulu être eux-mêmes à la tête des milices qui se forment avec une grande rapidité; les officiers égyptiens et étrangers s'étonnent du progrès que font journellement ces milices dans le maniement des armes.
«Agréez, monsieur le maréchal, etc.
«Boghos-Joussouf.»
Je répondis la lettre suivante:
«Monsieur,
«J'attendais de vos nouvelles avec impatience, mais n'étais nullement étonné de n'en pas recevoir, vu le statu quo qui subsiste partout. J'admire sincèrement les fortes résolutions que le vice-roi a adoptées, l'attitude qu'il a prise, et je crois fermement que cette marche le mènera au résultat que ses justes droits lui font ambitionner. Je devine cependant les embarras financiers qu'il peut éprouver; mais la force de son caractère suffit pour les vaincre, et l'Égypte, d'ailleurs, est certainement le pays du monde où l'on peut pendant plus longtemps faire de grandes choses avec peu d'argent. Cette crise aura un terme; l'opinion de l'Europe grandit chaque jour en faveur du vice-roi, et il n'est pas aujourd'hui un bon esprit qui ne comprenne combien a été intempestive une intervention où personne n'était d'accord ni sur le but ni sur les moyens, et dont l'exécution offrait des questions insolubles et des difficultés insurmontables. Les auteurs de cette intervention ne se sont pas doutés qu'elle serait, comme il est arrivé, plus à la charge de ceux qu'ils voulaient servir qu'à celui qu'ils voulaient combattre, et qu'elle tendrait à affaiblir encore un empire déjà si faible qu'ils voulaient ressusciter. Je pense donc que Méhémet-Ali doit persévérer dans le système qu'il suit, mais redoubler ses efforts pour arriver à traiter et à s'arranger directement avec la Porte. Le jour où il y sera parvenu, les gouvernements de l'Europe se trouveront soulagés d'un grand poids; et, joyeux d'un événement qui assurera la paix, ils s'empresseront de garantir ce qui aura été fait pour accroître les gages de la sécurité et du repos de l'avenir. Je crois donc que le vice-roi ne doit négliger aucun moyen pour arriver à ce résultat. Les Turcs éclairés de Constantinople doivent reconnaître qu'il n'y a aucun bénéfice et aucune sécurité pour l'empire turc à laisser au hasard de l'avenir et de la complication des intérêts de plusieurs son sort et sa destinée; les exaltés religieux doivent être mécontents de la politique suivie jusqu'à ce jour; ainsi le pacha doit avoir des appuis et des auxiliaires dans sa nation, dent le nombre devra augmenter chaque jour et ajouter l'influence de l'opinion à celle que lui donnent déjà sa politique habile et les moyens dont il dispose. Le triomphe de Méhémet-Ali et la consolidation de l'édifice politique qu'il a créé correspondent aux calculs et aux prévisions de mon esprit et satisferont aux sentiments que je lui porte.
«Adieu, monsieur, etc., etc.»