«Est-ce que les quatre puissances alliées ont jamais entendu faire les affaires particulières de l'une d'elles, tout en annonçant vouloir pacifier l'Orient? Cela n'est pas croyable; mais il n'est pas moins vrai, par le fait, qu'une d'elles agit activement et seule.

«Daignez agréer, monsieur le maréchal, etc.
«Boghos-Joussouf.»

«Alexandrie, le 6 novembre 1840.

«Monsieur le maréchal,

«Le prix que Son Altesse le vice-roi, mon auguste maître, attache à votre bienveillante amitié et à vos conseils lui a fait recevoir avec beaucoup de satisfaction la lettre dont vous m'avez honoré, monsieur le maréchal, en date du 3 octobre. Son Altesse m'a chargé de vous en présenter ses remercîments et de vous répéter qu'elle désire beaucoup que vous puissiez, dans vos moments de loisir, donner suite à votre correspondance.

«Des nouvelles peu favorables concernant la Syrie doivent être en ce moment répandues dans le public. Vous m'avez imposé le devoir, monsieur le maréchal, de vous tenir au courant des événements; je le remplirai fidèlement.

«Vous ne devez pas ignorer les dissidences qui se sont manifestées depuis des siècles entre les chefs et les sectes du Liban. Ces dissidences, dont le germe n'a pu être entièrement détruit par le court espace de temps écoulé depuis que la Syrie entière se trouvait sous la domination de l'Égypte, ont été exploitées, je ne vous dirai pas au profit de qui, mais au détriment de la tranquillité locale.

«L'émeute venait d'y être comprimée, et Son Altesse traitait avec humanité et avec clémence les chefs des troubles; j'en donnai avis au corps consulaire le 15 juillet, et le même jour on signait à Londres une convention qui déclarait Méhémet-Ali incapable de gouverner la Syrie.

«Vers les premiers jours d'août parurent les vaisseaux anglais devant Beyrouth; le 14, devant Alexandrie. Je ne vous détaillerai point ce qui a été dit ou fait, car cela est déjà du domaine public; mais ce qu'il m'importe de vous faire bien remarquer, monsieur le maréchal, c'est qu'il y avait à défendre une côte syrienne de cent vingt-cinq lieues de longueur, dépourvue d'ouvrages propres à résister aux batteries de plusieurs vaisseaux (et on en a employé dix, sans compter les frégates, corvettes, et six à huit bateaux à vapeur de grande force); il était donc impossible de résister sur la plage à toute démonstration sérieuse sans exposer des soldats en pure perte, comme il était impossible de refouler les troupes débarquées, qui se tenaient sous la protection des batteries des vaisseaux. Successivement donc il a fallu abandonner plusieurs points de la côte, et alors les montagnards, en dissidence avec l'émir Bechir, ont pu recevoir des armes et de l'argent, ce qu'ils ne refusent jamais pour se rendre forts et indépendants chez eux. Son Altesse Ibrahim-Pacha, voulant ramener ceux-ci par la douceur, leur fit demander le motif de leur mécontentement. Ils répondirent qu'ils n'avaient pas de griefs contre le gouvernement égyptien, mais qu'ils étaient vexés et pillés par l'émir Bechir, que ce gouvernement soutenait; alors Son Altesse Ibrahim-Pacha fit publier par toute la montagne que dorénavant l'émir Bechir n'avait plus à recevoir aucun impôt. Ce dernier, voyant que les partis qui lui étaient contraires étaient armés par les Anglais, et que son influence avait reçu un échec de la part du gouvernement égyptien, jugea que sa position n'était plus tenable, se rendit au camp des Anglais et fit sa soumission avec cent vingt personnes de sa suite. Ils ont tous été embarqués pour Malte.

«Un nouvel émir Bechir, hostile au gouvernement égyptien, a été nommé, et toute la montagne se trouve dans l'anarchie la plus complète. Son Altesse Ibrahim-Pacha a dû juger convenable de ne pas laisser ses troupes dans un lieu où elles n'auraient pu être d'aucune utilité; une retraite fut opérée derrière le Liban, se rapprochant des plaines, et dans celle-ci, comme dans les mouvements antérieurs, par l'effet de la séduction comme par celui des traînards, on compte de cinq à six mille hommes qui se trouvent passés à l'ennemi, et avec eux un drapeau de régiment.