«Alexandrie, le 16 septembre 1840.

«Monsieur le maréchal,

«J'ai eu l'honneur de vous adresser ma dernière lettre sous date du 27 août dernier; et, sans en attendre la réponse, je suis l'engagement pris avec vous, monsieur le maréchal, de vous tenir au courant de ce qui se passe dans nos contrées.

«Son Altesse le vice-roi a fait appeler les quatre consuls généraux, quelques jours avant l'expiration du dernier terme, et leur a déclaré qu'il acceptait la disposition du traité de Londres quant à l'hérédité de l'Égypte, etc.; mais que son intention était, en fidèle vassal, de représenter à son souverain ses services passés, et d'obtenir de lui et de l'équité de ses augustes alliés une plus large part en ce qui concerne la Syrie. Sa dépêche fut envoyée à Constantinople, d'où elle aura été communiquée aux principales cours d'Europe.

«Lorsque le terme expira effectivement, Son Altesse le vice-roi étant indisposée, elle délégua Son Excellence Samy-Bey pour recevoir les commissaires de la Porte et MM. les consuls généraux. Cette séance ratifia officiellement ce qui avait déjà été dit et proposé dans la première.

«Rifaat-Bey partit alors pour Constantinople. Par cette conduite, Son Altesse, qui est bien décidée à résister à l'injustice et à ne céder qu'aux armes ce qu'il doit à ses armes, a voulu prouver qu'il aime à tenir de son souverain cette faveur et ne veut nullement empiéter sur ses droits; mais, d'un autre côté, si la politique passionnée des étrangers ne reconnaissait pas qu'il ouvre une dernière porte pour la pacification de l'Orient, qu'il ne peut aller plus loin; si on avait des arrière-pensées contre l'existence de l'empire et qu'on voulût sa destruction en commençant par lui tirer le peu de sang qui reste dans ses veines, alors, dis-je, le devoir de Son Altesse se trouvera tracé.

«Méhémet-Ali, obligé, forcé de lutter, soit pour son existence, soit pour sauver l'empire, n'aurait plus de ménagement à garder. Il sait bien qu'en dépit de tous les efforts rien de sérieux ne peut être tenté contre lui qu'au printemps prochain; et, à moins que tout sentiment de justice, à moins qu'il y ait dans tous les cabinets, chez toutes les nations intéressées à la tranquillité de l'Orient, un éblouissement dont on ne saurait se rendre compte, il ne sera pas seul dans la lutte. L'histoire n'aura pas à dire que toutes les nations policées se sont coalisées pour étouffer la civilisation renaissant en Orient par l'Égypte, qui avait été son premier berceau.

«J'ai dit étouffer la civilisation renaissante, parce qu'il est inévitable que les pachas de la Porte se borneraient à des démonstrations, comme l'on fait à Constantinople, et que Méhémet-Ali et sa dynastie peuvent seuls donner le complément aux institutions solides implantées sur ce sol.

«Je déplore toujours que le cabinet autrichien, ami réellement de la Turquie, se soit laissé entraîner par je ne sais quelle illusion ou quelle nécessité. On s'accorde à dire que Son Altesse le prince de Metternich avait énoncé une opinion contraire: en effet, le plus habile diplomate de notre siècle devait mieux apprécier les choses qu'il ne l'a fait.

«La sollicitude, ou, pour mieux dire, la passion que les agents anglais déploient en cette circonstance, prouve qu'il y a un but à eux particulier. M. le colonel Hodges cherche à donner de la gravité aux moindres événements pour forcer la patience du vice-roi à se lasser; mais Son Altesse n'est pas seulement un guerrier heureux, on doit le voir. Je prends la liberté de vous adresser, monsieur le maréchal, les pièces relatives à une dernière affaire dont les journaux s'empareront sans doute. Il est juste que vous sachiez qu'une barque du pays, ou tout autre transport par eau ou par terre, qui voudra abusivement arborer pavillon anglais pour faire des actes illicites, pourra le faire en toute sécurité, sauf, dans le cas contraire, à entendre signifier que le pavillon anglais est insulté pour être obligé de se rendre à la Douane; je dis signifier, car aucun raisonnement n'est plus admis.