«Alexandrie, le 6 avril 1841.

«Monsieur le maréchal,

«J'aurais désiré, en reprenant la plume pour vous écrire, pouvoir vous annoncer quelque chose de positif sur le sort de cette Égypte à laquelle vous prenez tant d'intérêt. Ce désir a été cause du retard que j'ai mis à vous accuser réception de votre honorée missive du 23 janvier dernier. Je ne m'arrêterai point à vous détailler le hatti-schériff que l'on a envoyé à Son Altesse Méhémet-Ali, ni la manière avec laquelle il a été reçu. Toute l'Europe en est informée aujourd'hui, et vous avez dû sentir l'impossibilité d'accepter des conditions de cette nature, aussi bien que la réserve mise en les repoussant.

«Ces conditions, si elles sont l'ouvrage de la Porte elle-même, des hommes du Divan, prouvent leur ineptie et leur parfaite insouciance du bien ou du mal de l'empire. Si elles sont dictées ou conseillées par quelques puissances étrangères, à part le blâme sévère qui tombe sur les ministres ottomans, elles doivent éveiller l'attention des autres puissances européennes sur le but et le moyen qui tendent également à la destruction, et les obliger à se demander: À qui le profit? à qui le dommage?

«Beaucoup de personnes impartiales désireraient qu'une occasion pût se présenter pour faire cesser l'isolement de la France dans la question d'Orient, isolement assez naturel d'après la manière de voir que le gouvernement français peut avoir acquise sur l'indépendance et l'intégrité de l'empire ottoman, par les relations véridiques et exemptes de passion de ses agents. Il était impossible de prévoir qu'une occasion aussi favorable se présenterait pour ce rapprochement; car toute puissance désirant sincèrement la paix demeurera convaincue des raisons qu'avait la France de s'abstenir, et trouvera en cela même une occasion de ralliement pour le bien-être de l'Orient et de l'Europe entière.

«L'Égypte doit compter beaucoup sur la position que la France a prise, parce que les faits n'ont point tardé à justifier que sa manière de voir était la plus exacte et la plus en rapport avec la véritable situation de l'Orient; aussi elle a appris qu'une politique plus adaptée aux circonstances surgira du chaos dans lequel on s'est jeté, qu'on ne voudra plus sacrifier le peu qui existe à des principes, lorsqu'ils manquent d'appui moral dans le pays où l'on veut les imposer. Cependant cet espoir pourrait être déçu, dans l'incertitude des choses humaines. Toutes les puissances sont aujourd'hui armées extraordinairement; une étincelle peut tout embraser, et alors n'est plus neutre qui veut. Son Altesse a recours à vos lumières et à votre expérience, monsieur le maréchal, pour tracer la conduite de l'Égypte, ne fût-ce que dans un billet séparé et sous le plus grand secret, et cela ajouterait encore à la reconnaissance qui vous est vouée.

«Méhémet-Ali m'a dit: «Le maréchal m'a honoré du titre d'ami; l'amitié ne fait pas défaut en des temps difficiles. Écrivez-lui, et je suis sûr qu'il trouvera moyen de nous faire parvenir ses bons conseils.»

«Daignez agréer, etc.»

Je lui répondis:

«Monsieur,