«J'ai reçu la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 6 avril. Vous imaginez sans peine le chagrin véritable que j'ai ressenti en voyant les embarras nouveaux du vice-roi, les exigences de la Porte envers lui, et les conditions peu convenables qu'elle a voulu lui imposer. Méhémet-Ali a pris, dans les circonstances où on l'a placé, le seul parti raisonnable, et suivi la seule conduite qu'il y eût à adopter. Il n'y a pas de personne sensée, en Europe, qui ne l'approuve dans les refus qu'il a faits; et, en cela, il prouve l'intention de remplir ses engagements: car, pour pouvoir le faire, il ne faut prendre que des engagements exécutables. Je pense donc que, dans ses intérêts bien entendus, il doit conserver l'attitude qu'il a prise; montrer au sultan un grand respect, et accepter toutes les conditions exécutables et compatibles avec sa sécurité et un avenir tranquille. Ma conviction intime est que toutes les puissances veulent l'hérédité effective dans la famille de Méhémet-Ali, avec la suzeraineté réelle du Grand Seigneur. Et, si les intrigues à Constantinople ont pu faire croire à la mauvaise foi du gouvernement ottoman, les décisions de la conférence de Londres donnaient en même temps la preuve d'un tout autre esprit. Aussi, quand l'hérédité stipulée dans le hatti-schériff ouvrait une large porte aux intrigues et à la corruption, et, par suite, aux désordres, la conférence voulant que l'hérédité fût simple et par ordre de primogéniture, je crois que les trois objets les plus importants sont fixés aux yeux des cabinets de l'Europe: succession établie et acquise par droit de naissance, et qu'une incapacité démontrée pourrait seule supprimer; nomination réservée à Méhémet-Ali des officiers de son armée jusqu'au grade de colonel inclusivement; garantie de sa sûreté; tribut établi par abonnement et évalué à une somme fixée, seule manière de terminer cette question, dans laquelle un contrôle est impossible sans amener la confusion. Ces trois points, sur lesquels tout le monde me paraît d'accord, concédés par la Porte, le vice-roi doit se rendre facile sur tout le reste: sa position est grande et son avenir assuré. Mais, en même temps et dans tous les cas, je l'engage beaucoup à ne rien négliger pour tenir en bon état et compacts son armée et son trésor, en adoucissant, autant que possible, le sort de ses sujets; car, quels que soient les droits reconnus et les titres légitimes dont on est revêtu, le moyen le plus sûr de leur durée et de leur force, c'est de posséder la puissance de les faire respecter.
«J'espère donc que Méhémet-Ali pourra bientôt se livrer à des travaux intérieurs et à des améliorations qui ne seront pas sans gloire et sans utilité pour lui.
«Recevez, monsieur, etc.»
RELATION
DE LA BATAILLE DE NÉZIB
«Nézib, le 25 juin 1839 (14 rebiul-achar 1211).
«Monsieur le maréchal,
«J'ai reçu, avant mon départ de Saïda, l'ouvrage que vous avez eu la bonté de m'envoyer, avec une lettre à la date de 1837. Je présume que l'ouvrage que vous m'avez adressé ne m'est point arrivé, et qu'on en a substitué un autre. J'ai écrit à Votre Excellence trois ou quatre lettres, qui toutes sont restées sans réponse. Je présume, et j'ai des raisons de croire, qu'elles ne vous seront point parvenues. J'avais préparé à Saïda, pour Votre Excellence, la relation de la guerre des Druses, et j'y avais joint la carte du pays qui en avait été le théâtre; mais je n'ai pas eu le temps de la finir, à cause de la guerre qui a éclaté entre la Turquie et l'Égypte.
Hier, 13 rebiul-achar (24 juin 1839), la bataille a eu lien entre l'armée égyptienne et l'armée turque. Cette dernière a été battue complétement et mise en pleine déroute. J'ai fait tout mon possible, Excellence, pour justifier la haute opinion que vous avez manifestée sur moi dans votre ouvrage.
«Comme je pense que quelques détails vous feront plaisir, voici en peu de mots ce qui s'est passé. Je vous prie de m'excuser si le croquis que je vous envoie est peu soigné. Il a été fait à la hâte. J'espère, à Saïda, être assez heureux pour vous envoyer quelque chose de plus fini et de plus exact, que j'aurai l'honneur de vous adresser avec ce que j'avais déjà préparé sur la guerre des Druses.