«Le 20 juin, nous sommes arrivés au village de Mésar, à une lieue à peu près de l'armée turque, campée au village de Nézib.
«Le 21, j'ai fait une grande reconnaissance sur sa position avec environ quinze cents Bédouins, quatre régiments de cavalerie et deux batteries d'artillerie à cheval. Pendant que nos troupes légères tiraillaient et que l'artillerie échangeait quelques coups de canon, je me suis porté le plus près possible de leurs lignes. Je reconnus alors leur position, trop forte pour être attaquée de front ou de flanc. Leur front était protégé en arrière par des hauteurs fortifiées et couronnées d'artillerie, et en avant par trois redoutes; leur droite protégée par une hauteur assez élevée, où il y avait dans une redoute un régiment d'infanterie et plus bas une batterie d'artillerie; leur gauche appuyée à une redoute d'assez grande dimension, et placée sur un mamelon à pente roide. L'attaque était donc très-difficile sur le front; elle aurait fait perdre beaucoup de monde et n'aurait pas eu le résultat désirable. Je me décidai sur-le-champ à tourner l'ennemi par la gauche, par une marche de flanc.
«Nous rentrâmes au camp dans la nuit; les préparatifs furent faits, et, le 22 au point du jour, l'armée leva le camp et se mit en marche par une marche de flanc; par lignes, en colonnes, la droite en tête. Après dix heures de marche, nous arrivâmes au pont de Hordgan. Dans l'après-midi, les Turcs présentèrent quelques bataillons sur notre flanc gauche. À l'instant même j'occupai un mamelon à notre droite, où je pris position avec deux batteries d'artillerie et deux régiments d'infanterie en ligne par bataillons en masse, chaque bataillon ployé en double colonne sur le centre. J'envoyai à notre gauche un régiment d'infanterie et un de cavalerie, prendre position sur la direction des flancs de ce corps turc. Ces dispositions lui en imposèrent. Il se retira, et l'armée, après avoir continué tranquillement sa route, vint prendre position sur la rive gauche de la rivière. La journée du 25 fut employée à préparer les armes pour la bataille et aux revues passées à l'artillerie, à l'infanterie et à la cavalerie.
«Dans la nuit du 23 au 24, à peu près vers minuit, l'ennemi amena deux batteries d'obusiers dans la direction de notre gauche, et jeta environ deux cent cinquante obus dans le camp. Il y eut quelques désordres; un de mes aides de camp eut son cheval blessé d'un éclat d'obus, et nous eûmes sept à huit hommes tués et une trentaine de blessés. Il paraît que l'ennemi avait reconnu la direction de ma tente, car le plus grand nombre des obus vint tomber autour de moi. À l'instant même je me portai aux avant-postes, et leur feu fut bientôt éteint par un feu roulant d'artillerie, que la veille, de crainte de surprise, j'avais disposée à cet effet tout autour du camp. Comme je l'ai su plus tard, ils eurent plusieurs canonniers tués et blessés, et ils se retirèrent dans leur camp en désordre, infanterie, cavalerie et artillerie. Pendant ce temps j'avais fait prendre les armes à toute l'armée. À mon retour, chacun reprit son poste, et nous attendîmes le jour. À peine il commençait, que l'armée se mit en marche, toujours par ligne en colonnes, la première ligne formant la première colonne et marchant par divisions à distances entières; la deuxième ligne, deuxième colonne, marchant par bataillons en doubles colonnes sur le centre et à intervalles de déploiement; la troisième ligne, réserve, troisième colonne, marchant par bataillons en doubles colonnes, avec intervalles de deux divisions entre les bataillons. Six régiments de cavalerie marchant en colonne serrée, par régiment, en avant et sur la direction de la troisième ligne, deux régiments de cavalerie à l'arrière-garde. En ouvrant la marche, je marchai quelques mille pas sur une direction presque perpendiculaire à la ligne de bataille turque, pensant que peut-être ils déboucheraient dans la plaine pour accepter la bataille en rase campagne.
«Voyant qu'ils ne faisaient aucun mouvement, j'exécutai un changement de direction à gauche, et marchai, parallèlement à leur ligne, à peu près deux mille pas, faisant toujours attention s'ils prenaient quelques dispositions pour manoeuvrer en conséquence. Ayant reconnu leur intention bien prononcée d'accepter la bataille sur l'emplacement où ils se trouvaient, je changeai de direction à gauche, et me dirigeai sur un mamelon qui se trouvait à hauteur de leur droite, devenue leur gauche par leur face en arrière. J'avais l'intention d'attaquer avec ma droite, en refusant mon centre et ma gauche. En conséquence, je me dirigeai obliquement par rapport à leur ligne de bataille. Mon but était, dans le cas où je n'aurais pas réussi avec la droite, de la retenir sous la protection de ma cavalerie et d'attaquer avec ma gauche et mon centre.
«Arrivée à quatre cents pas du mamelon, l'armée prit son ordre de bataille, la deuxième et la troisième ligne par un changement de direction par le flanc droit pour faire face au pont; la cavalerie par des changements de direction par régiments à gauche. Pendant que l'armée exécutait ces divers mouvements, je fis sur-le-champ occuper par une batterie de gros calibre le mamelon, clef du champ de bataille. Les Turcs, sentant l'importance de cette position, ouvrirent leur feu d'artillerie, ce qui ne m'empêcha pas d'assurer la position de la batterie et d'indiquer moi-même aux canonniers sur quelle direction ils devaient tirer. Je redescendis à la droite et ordonnai à l'artillerie de se porter en avant et d'ouvrir ses feux. Deux régiments d'infanterie et quatre de cavalerie furent envoyés sur notre extrême droite pour protéger mon mouvement, et la fusillade et la canonnade s'engagèrent de toutes parts sur ce point. Il y eut un moment d'hésitation, et nos troupes furent un instant ramenées sur la droite. Cependant nous tînmes bon, et la gauche turque fut forcée de se replier. En apercevant ce mouvement, j'en profitai pour porter en avant toute ma droite, et j'envoyai l'ordre sur-le-champ au centre et à la gauche d'arriver sur la ligne des feux et de développer les siens. L'armée turque ne put résister à toutes ces attaques successives et faites avec beaucoup d'ensemble, et elle se mit en retraite sur son ancien camp. Elle fut poursuivie par notre artillerie de première ligne et par les première et deuxième lignes d'infanterie. La troisième ligne d'infanterie et d'artillerie de réserve prit position sur les hauteurs qui couronnaient le camp turc. C'est à cet instant que l'armée turque fut mise en pleine déroute. C'est une belle et glorieuse victoire, mais c'est une des plus sanglantes que j'aie vues. Pour mon compte, j'y ai éprouvé une très-grande fatigue, mais pas autre chose; un de mes aides de camp a été enlevé par un boulet à l'instant où je me portais avec toute ma droite sur l'ennemi; un autre a eu son cheval tué. Nous avons pris dans le camp cent quarante-quatre pièces de canon avec leurs caissons, trente-cinq pièces de gros calibre dans les redoutes de Biredjeck, abandonnées par les Turcs; toutes les tentes, depuis celle de Hafer-Pacha jusqu'à celle du dernier soldat; armes, instruments, pelles, pioches, etc., etc.; de dix-huit à vingt mille fusils, et de douze à quinze mille prisonniers, qui ont été sur-le-champ envoyés dans l'endroit qu'ils ont choisi, soit chez eux, soit autre part. Le soir de la bataille, les régiments m'ont fait hommage des drapeaux qu'ils ont pris à l'ennemi, et je ne vous cache pas, Excellence, que je me suis surpris être un peu fier, entouré de ces nobles trophées.
«Agréez, etc., etc.
«Soliman.»
Nota. La lecture de cette relation et la vue du plan qui l'accompagne donnera suffisamment la preuve de la stupidité sans exemple du général de l'armée turque. L'armée ottomane est placée sur une forte position, rendue meilleure encore par des batteries couvertes et des rehaussements; elle a sur son front un ruisseau dont les bords sont escarpés, et qu'on ne peut passer que sur un pont situé à peu de distance de sa gauche, et qui est dominé par un plateau situé sur la même rive qu'elle, et elle laisse l'armée égyptienne maîtresse de ses mouvements, sans entreprendre de l'arrêter, et sans l'attaquer quand elle est divisée. Si, voyant le mouvement décidé de l'armée ennemie entière pour tourner sa gauche, le général turc eût envoyé une division pour défendre le passage du pont, il eût donné une nouvelle direction aux opérations; ou si, après avoir laissé passer la moitié de l'armée, il l'eût attaquée avec toutes ses forces, il l'eût détruite. Au lieu de cela, il laisse, pendant deux jours, l'armée égyptienne le contourner et se mettre en bataille, non plus sur son flanc, mais parallèlement à son front et sur ses derrières, de manière que pour la combattre il faut qu'il fasse demi-tour. On ne conçoit pas qu'un être humain ait pu se livrer à de pareils calculs. Soliman-Pacha, de son côté, a manoeuvré avec une immense imprudence: il devait périr dans cette opération. Sans doute il devait tourner l'ennemi, mais il avait deux précautions à observer: 1° opérer son mouvement de conversion plus loin de l'armée turque, de manière à passer le ravin à une plus grande distance et arriver sur elle formé en colonnes parallèles et prêt à se déployer; 2° se déployer perpendiculairement à son front, afin de forcer les Turcs à prendre une nouvelle ligne de bataille, et à conserver, en supposant un échec, une libre retraite s'il eût été battu; car, dans ce cas, et après ce mouvement étrange, un échec l'eût perdu.