CINQUIÈME PROMENADE.

Le 14, nous visitâmes le mont Esquilin et nous nous rendîmes à la porte Maggiore qui prend son nom de la proximité de l'église de Sainte-Marie-Majeure. En route, M. Visconti nous fit remarquer un arc de triomphe construit, dit-on, par Gallien, empereur, à l'occasion d'une prétendue victoire remportée sur Sapor, roi de Perse, et d'un triomphe qui en fut la suite. Ce monument est sans grandeur; mais, s'il a été élevé à l'occasion d'une victoire imaginaire, il est encore assurément, malgré sa mesquinerie, beaucoup trop beau. De là nous allâmes voir l'ancien temple de Minerva-Medica: c'est un ouvrage de Domitien. Ce temple faisait partie du palais occupé par cet empereur. Il l'appelait grain d'or, en opposition au palais d'or de Néron. Il est de grande dimension, de forme ronde et d'une élévation considérable. Revêtu alors en marbre, il ne reste aujourd'hui que le massif de briques.

La porte Majeure, placée dans le voisinage, était primitivement un passage au travers de l'aqueduc construit par Claude. Le chemin de Preneste arrivant perpendiculairement sur cet aqueduc, il fallait le traverser. Claude voulut que ce passage présentât à la vue quelque chose de majestueux. En conséquence, on construisit cinq arches avec fronton. Deux étaient pour le passage des voitures, trois pour celui des piétons. Il y a beaucoup de grandeur dans cette construction. Elle est de l'ordre d'architecture connu sous le nom d'ordre rustique, employé aux monuments qui n'étaient destinés ni aux dieux ni aux hommes, mais consacrés aux choses et aux animaux. Son caractère propre, c'est que la coupe des pierres n'avait d'autre but que la solidité des monuments, et aucun parement à la surface. Les colonnes avaient cependant des chapiteaux ornés, mais elles ne se composaient que de tronçons dégrossis. Claude fit construire l'aqueduc soutenu par ces arcades, et qui amenait l'eau Claudia, venant de l'Anio-Nuovo. Il réunissait l'eau de trois aqueducs. Cet aqueduc fut rétabli par le pape Sixte-Quint, et l'eau reçut le nom de aqua felice, du nom de religion Felice, qu'avait porté, comme moine cordelier, Sixte-Quint. Quand Aurélien construisit l'enceinte actuelle de Rome, il fit servir, autant que possible, les constructions existantes à cet usage. En conséquence, les murs de la ville furent appuyés à l'aqueduc, qui se trouva ainsi en faire partie. L'architecture couvrant le passage ménagé sur la route de Preneste est en partie masquée par la maçonnerie de cette époque, et ce passage devint la porte existante aujourd'hui.

Nous suivîmes l'enceinte extérieurement. Nous vîmes les brèches faites par Totila quand il s'empara de Rome. Nous contournâmes un espace semi-circulaire, faisant partie de l'enceinte. Il est décoré de colonnes dont les proportions sont élégantes, et qui, comme les murailles, sont construites en briques. C'était un amphithéâtre connu sous le nom d'Amphitheatrum castrense. Il est du temps de la république et servait de lieu d'exercice pour les soldats. Là aussi il y eut des brèches faites par Totila. Nous arrivâmes à la porte de Saint-Jean. À peu de distance est la porte Asinaria, à laquelle celle-ci a été substituée. La porte Asinaria servit à l'entrée de Totila; les soldats isauriens, chargés de la garde, la lui livrèrent par trahison. Depuis cette époque, elle a été et elle est restée murée.

Nous vînmes à Saint-Jean-de-Latran. Sur la place il reste une partie de monument qui faisait partie d'un vaste édifice. La partie extrême en cul-de-lampe est seule debout et restaurée; une mosaïque du goût byzantin s'y trouve. Jésus-Christ est représenté avec ses douze apôtres, et, dans les parties latérales, Charlemagne reçoit la couronne impériale des mains du pape. C'est dans cet édifice qu'il fut couronné. Nous visitâmes l'église et le palais de Latran. Le baptistère est de construction antique; c'était la partie du palais romain où étaient les bains. Bien de plus beau et de plus élégant que l'architecture de ce bâtiment; rien de plus riche que les matériaux. De belles colonnes de granit rouge sont à l'entrée; des colonnes de porphyre et de marbre forment deux cercles concentriques et composent les lignes de l'intérieur. Un superbe vase en basalte est au centre; c'est là que Constantin fut baptisé par le pape Sylvestre. Il est consacré au baptême de tous les catéchumènes, et, chaque année, le samedi saint, il y a une cérémonie solennelle de juifs convertis à la foi chrétienne, à laquelle préside le cardinal-vicaire.

Du baptistère, nous fûmes à l'église de Saint-Jean. Elle est belle et vaste, ornée de fresques estimées. Des statues de saints la décorent, et, quoique d'un travail médiocre, ces statues, de très-grande dimension, font un bel effet. Comme le plus grand nombre des églises de Rome, elle n'est pas voûtée, et son plafond est en bois orné, sculpté et doré. Diverses chapelles y servent à la sépulture des grandes familles de Rome. Celle de Corsini est la plus remarquable: elle renferme un sarcophage en porphyre de la plus grande beauté. Les cendres d'Agrippa y étaient déposées autrefois; aujourd'hui il contient la dépouille mortelle de Clément XII, de la famille Corsini, qui a régné dans le dix-septième siècle.

L'église de Saint-Jean renferme les têtes de saint Pierre et de saint Paul: elles sont déposées dans une châsse au-dessus du maître autel. L'église de Saint-Jean est la première de Rome et de la chrétienté; c'est l'église du pape, celle de son siége comme évêque de Rome.

À l'entrée de l'église, sous le péristyle, il y a une statue de Henri IV, élevée à l'occasion de son abjuration. Les rois de France ont le titre de premier chanoine de Saint-Jean-de-Latran. Sur leur demande, les rois d'Espagne ont obtenu d'être premiers chanoines de Sainte-Marie-Majeure.

Un palais est joint à l'église; le pape actuel le fait réparer pour pouvoir l'habiter pendant quelques mois chaque année. Il est beau, simple et convenable, sans être immense. Il y a une grande quantité de fresques plus ou moins estimées, et un tableau d'une très-grande dimension, représentant le martyre de saint André, copie d'une fresque du Dominiquin, faite par Silvagni, et qui est remarquablement beau pour le dessin, s'il ne l'est pas pour le coloris.

Voici par quelle suite d'événements le palais de Latran est devenu le siége et le séjour des papes. Néron, faisant construire la maison d'or, s'était établi à Ostie. Ce séjour le fatiguant, et voulant revenir à Rome, il demanda quelle était la plus belle maison de particulier. On lui indiqua celle d'un patricien nommé Latran. Le patricien fut proscrit, sa maison confisquée et habitée par Néron. Elle devint le séjour de plusieurs empereurs, et, entre autres, celui de Marc-Aurèle, qui, vivant en philosophe et sans faste, la préférait au palais du mont Palatin. Sa statue, qui, aujourd'hui, décore la place du Capitole, y fut placée. Constantin habita ce même palais, et, en quittant Rome, il en fit donation au pape Sylvestre. On crut pendant longtemps que cette statue représentait Constantin, et ce fut ce qui la sauva. Saint-Jean-de-Latran est situé entre les monts Esquilin et Cælius. Le palais de Saint-Jean-de-Latran a été rebâti par Sixte-Quint, le même pape qui remit en valeur et en produit les aqueducs servant aujourd'hui sur la rive gauche du Tibre. Ce pape, qui a laissé un si grand nom, n'a régné que cinq ans. Élu en 1585, il est mort en 1590.