Nous fîmes le tour du mont Testacio. Il est composé uniquement de l'agglomération de débris de pots de terre. Il y en a beaucoup du modèle de ceux qui servaient à renfermer les tributs envoyés à Rome. Après les avoir reçus, on versait l'argent au trésor, et ils étaient brisés. La montagne entière est composée de ces débris. La surface seulement ayant été constamment et depuis beaucoup de siècles soumise à l'action de l'atmosphère, s'est décomposée, et, la végétation ayant produit des détritus, il en est résulté la formation d'une couche fort mince de terre végétale. Les Romains modernes y ont pratiqué des caves où des dépôts considérables de vins sont placés, et ces souterrains sont précédés de constructions qui forment des celliers fermés avec des portes. Des fêtes populaires, au mois d'octobre, des espèces de bacchanales, y sont célébrées par les femmes du quartier transtevérin.
Après le mont Testacio, nous suivîmes la rive gauche du Tibre, et nous passâmes au pied de l'Aventin. Le plateau est occupé aujourd'hui par une villa appartenant à l'ordre de Malte. Au pied de l'Aventin, adossées à la montagne, sont des maçonneries antiques considérables. Ces ruines sont les restes des anciens magasins de blé qui existaient à Rome. Placés ainsi près du Tibre, ils étaient bien situés. À peu de distance est un emplacement consacré autrefois au dépôt des marbres venant de Grèce. La destination en est toujours la même, mais les marbres aujourd'hui viennent d'Italie. Le nom même n'est pas changé.
Nous nous arrêtâmes à l'église de la Madonna della Scola. Ce nom lui vient de ce que saint Augustin y a enseigné. Cette église était autrefois un temple élevé par Octavie, soeur d'Auguste et femme d'Antoine, à la pudicité patricienne. Ce monument est d'un beau style, et les détails de l'architecture sont d'un travail achevé. Comme église, elle est remarquable, parce qu'elle rappelle l'ancienne hiérarchie dans toute sa rigueur. La surface de l'église est divisée en trois parties dans sa longueur, et chacune a un niveau différent. La première, à l'entrée et la plus basse, était pour le peuple; la seconde, plus élevée, pour les diacres et les aspirants à la prêtrise; la troisième, plus élevée encore, renfermant l'autel avec le choeur et environnée d'une grille basse, était uniquement réservée pour les prêtres. C'était un sacrilége pour un laïque d'y entrer. Deux chaires en marbre, placées au milieu de l'église, servaient, l'une pour lire l'épître, l'autre pour lire l'évangile. Un plateau rond, en marbre sculpté, figurant un masque et ouvert aux yeux, à la bouche et au nez, est placé sous le péristyle. Ce plateau servait probablement à l'écoulement des eaux de quelque égout. Une opinion populaire consacre que, lorsque des individus coupables de mensonge mettaient la main dans la bouche, ils en étaient la victime et perdaient la main aussitôt. Cette superstition a fait donner à cette église le nom de Madonna della Verita.
En face est le temple de Vesta. Il est de forme ronde et entouré de colonnes cannelées d'une belle conservation. Le marbre dont il est revêtu prouve qu'il est du temps des empereurs; car, pendant tout le temps de la république, on n'employa pas cette matière précieuse. Il y a dix-neuf colonnes en marbre blanc. Ce temple a été converti en une église sous le nom de Sainte-Marie-du-Soleil.
À peu de distance est un autre temple, le plus ancien de Rome probablement, élevé par le sixième roi de Rome, Servius Tullius, à la fortune virile. C'est un hommage rendu au destin qui l'avait protégé et fait monter sur un trône, lui, de race d'esclave. Ce temple est d'un goût parfait, d'une architecture pure et élégante. Il a été converti en église sous le nom de Sainte-Marie-Égyptienne. On a réuni le péristyle au temple par un mur, ce qui augmente la grandeur de l'église; mais, si ce mur était détruit, le temple reparaîtrait dans toute sa pureté.
M. Visconti nous a dit, en nous parlant du temple de Vesta, qu'il y avait trois espèces de temples dont la forme était toujours circulaire: 1° ceux de Vesta, qui, fille de Saturne, représentait la terre, supposée ronde par les anciens; 2° ceux du soleil, parce que le soleil, chaque jour, faisait le tour de la terre; 3° ceux d'Hercule, parce qu'il avait purgé la terre des brigands et des monstres qui l'habitaient et fait le tour du monde. À cela je répondrai que les anciens n'avaient nullement l'idée absolue que la terre fût ronde, et que toutes les géographies anciennes le prouvent. C'est Christophe Colomb qui, le premier, a eu cette idée, inspirée par son génie. J'ajouterai que tous les temples élevés au soleil n'étaient pas circulaires, car celui d'Héliopolis (Balbeck), le plus grand de tous, n'avait rien de cette forme: au contraire, il était carré. Ces deux observations me prouvent qu'il ne faut pas s'abandonner aveuglément aux suppositions, aux observations trop généralisées et aux systèmes des antiquaires.
Près du temple de Vesta est la maison de Nicolas Rienzi. En 1347, pendant que Clément VI avait fixé sa résidence à Avignon, et par suite des maux dont les Romains étaient affligés, il se fit déléguer l'autorité suprême à Rome sans employer la violence et par la seule puissance de son éloquence. Ce fut sous le nom de tribun qu'il fut investi du pouvoir. Il fit de grandes choses; mais son administration, d'abord salutaire pour les Romains, devint bientôt tyrannique. Renversé à la suite d'excès dont il s'était rendu coupable, il dut sa conservation à la fuite. Poursuivi par le pape Clément VI et menacé de périr, il ne dut son salut qu'au nouveau pape, Innocent VI, dont il gagna la confiance. Investi du même pouvoir, il en abusa de nouveau et fut assassiné au Capitole en 1354. Il fut le contemporain et l'ami de Pétrarque. On voit dans la construction de sa maison un indice du réveil des beaux-arts et une espèce de renaissance du goût.
En face est le pont rompu. C'était le pont sénatorial où se passaient des cérémonies dans quelques circonstances. Il est situé à un coude du Tibre, au-dessus de la Cloaca Massima. Réparé plusieurs fois, il a toujours été renversé. À ce point où la direction du fleuve change, le courant fait effort. C'est une construction romaine. On montre, à quelque distance, les piles du pont où Horatius Coclès arrêta les troupes de Porsenna, et donna le temps aux Romains de rompre le pont derrière lui.
L'île située au-dessus était du temps des Romains consacrée à recevoir les malades qui venaient y chercher la santé. Elle renferme encore aujourd'hui le meilleur hôpital de Rome.
Nous terminâmes notre course en visitant le Janus, double arc, ayant quatre côtés que Septime-Sévère avait fait construire au milieu d'une place destinée au commerce, pour servir, pendant la pluie, d'abri aux négociants. C'est un beau monument, riche d'ornements; il était revêtu de quatre-vingt-seize statues de petite dimension. Très-près de là est un autre monument élevé par le commerce à Septime-Sévère, en reconnaissance de la construction de Janus. Ce monument présente deux choses remarquables: d'abord le dessin de tous les instruments employés aux sacrifices, dont plusieurs ont servi de type aux ornements et aux objets employés dans notre culte; ensuite une inscription où Géta, fils de Septime-Sévère, avait son nom. Elle fut remplacée, sous le règne de Caracalla, son frère et son assassin. On reconnaît le travail qui a effacé, et ce qui fut substitué en caractères de dimension moins grande. Des louanges sont prodiguées au fratricide. On voit aussi vide la place que l'image de Géta occupait sous les aigles des légions. Le Janus a été conservé, parce que les Frangipanis en firent une forteresse. Le monument du commerce a été sauvé, parce qu'il a servi de contre-fort à un clocher. Enfin, nous vîmes la Cloaca Massima, ouvrage de Tarquin, magnifique égout où un char chargé de foin pouvait passer. Il a éprouvé un grand ensablement; cependant, aujourd'hui, il sert encore à l'usage auquel il fut d'abord destiné; il est même indispensable à la salubrité de Rome.