Nous terminâmes par le forum de Trajan, certainement un des plus admirables monuments sortis de la main des hommes. Il se composait d'abord d'une immense salle où le préteur rendait la justice et où le peuple pouvait entrer librement, puis d'un temple, d'une bibliothèque et d'un arc de triomphe placé au côté opposé à la colonne. Sous l'arc de triomphe était placée une superbe statue équestre de Trajan. La colonne érigée à l'honneur de Trajan, et placée près du temple et de la bibliothèque, est couverte de bas-reliefs représentant les travaux guerriers de Trajan contre les Daces. Elle porte pour inscription que sa hauteur est égale à celle de la partie du mont Quirinal enlevée pour aplanir le lieu où le forum est bâti. La colonne a cent vingt pieds de hauteur. Elle se compose de vingt-cinq blocs de marbre, tous superposés, ouverts et taillés intérieurement en escalier. C'est un ouvrage admirable et unique au monde. Il a cent quatre-vingts marches.

En nous rendant à Sainte-Marie-Majeure, nous traversâmes un quartier de Rome connu sous le nom de Montaniates. C'est une population assez considérable, qui a des moeurs à part. Elle est rivale de celle des Transteverins. Elle passe pour très-passionnée et a peu de rapports avec les citoyens de Rome.

NEUVIÈME PROMENADE.

Nous nous rendîmes d'abord à la maison dorée de Néron. Elle était construite sur le mont Esquilin. Ce palais embrassait le mont Palatin, berceau de Rome, le mont Cælius et le mont Esquilin. L'emplacement du Colisée était compris dans ses jardins, et cet espace formait un lac, dont les bords étaient plantés. Le Laocoon, chef-d'oeuvre de l'antiquité romaine, a été trouvé dans la maison dorée. Plusieurs salles se suivent; leur élévation est immense, et elles se succèdent sans se communiquer directement. Leur ouverture est toujours tournée vers la cour. En déblayant cette cour, on trouva une cuve immense en granit gris. Elle servait à une fontaine, et aujourd'hui elle est employée au même usage au milieu de la cour du Belvédère, au Vatican. Cette double découverte eut lieu sous Jules II. Dans le même temps et sous le même pape, l'Apollon fut trouvé au port d'Antium, où Néron avait une maison de campagne. On a fait la remarque que ces deux statues célèbres sont restées comme type représentant la nature du génie des deux artistes illustres qui vivaient alors. L'Apollon rappelle la manière idéale, sublime, de Raphaël quand il représente la Divinité, et le Laocoon l'expression passionnée et énergique de Michel-Ange. L'ouverture des chambres et la cour de la maison d'or étaient au nord, dans la direction du mont Esquilin. Des peintures dont les couleurs sont très-vives encore, recouvrent toutes les parois de ces chambres. Les sujets sont pour la plupart fantastiques. Ils ont servi de modèle aux peintures de Raphaël, exécutées dans les loges du Vatican.

Néron, pour construire ce palais, avait exproprié un grand nombre de Romains, et il l'éleva sur les décombres des maisons occupant auparavant cet emplacement. Après la mort de Néron, on abandonna, comme dédommagement, aux citoyens dépossédés des emplacements dans une partie du palais. Ils vinrent y construire de petites habitations; on les voit encore aujourd'hui, et l'on reconnaît de même les vestiges des maisons détruites antérieurement. Trajan, manquant d'espace pour donner aux thermes portant son nom l'étendue qu'il jugea nécessaire, se servit de la maison dorée pour y suppléer. Il fit continuer ses constructions sur cet édifice. La cour fut voûtée; des pieds-droits d'une grande hauteur furent élevés à cet effet pour mettre de plain-pied l'emplacement ainsi créé avec celui sur lequel les thermes étaient déjà bâtis. Ainsi il construisit comme un supplément à la montagne. Les difficultés ne l'arrêtaient pas, quelle que fût leur nature; car il faut se rappeler que, pour mettre de niveau le lieu où il plaça son forum, il fit enlever une partie du mont Quirinal, et d'une hauteur égale à celle de la colonne qui en est la mesure.

De la maison dorée de Néron, nous allâmes visiter le Vivarium, situé sur le mont Cælius. C'était là que les bêtes féroces étaient conservées. Des constructions du style rustique, comme il convenait en raison de leur destination, existent encore et montrent les loges de ces animaux. Un souterrain fut creusé dans le roc pour leur créer de nouvelles demeures et pour ouvrir un chemin jusqu'au Colisée. Nous en visitâmes une partie. Ce fut un beau travail et une louable pensée de police que l'ouverture de ce chemin. Au-dessus étaient logés les gladiateurs. Ceux-ci débouchaient à l'amphithéâtre en suivant une route supérieure, et entraient par la même porte que les bêtes féroces; ils sortaient ensuite par la porte à droite pour revenir combattre. Une source de bonne eau se trouve dans ces souterrains. Au-dessus est construite une tour élevée dans le moyen âge à la manière des Lombards, pour porter les cloches d'un couvent voisin, celui de Saint-Jean et de Saint-Paul, deux martyrs servant dans les gardes prétoriennes du temps de Julien, immolés ensemble. La pierre sur laquelle ils furent décapités est dans l'église. La congrégation qui occupe le monastère n'est pas ancienne: elle date de Clément XIV. Sa règle est très-sévère. On appelle ces religieux les Pères de la Passion.

Nous allâmes de là au Colisée, et nous suivîmes les ruines du palais qu'occupait une grande famille de Rome dans le moyen âge, la famille d'Anitia. Saint Grégoire, dit le Grand, pape sous le nom de Grégoire Ier, était de cette famille. Il a fondé le monastère des Camaldules, situé à peu de distance, et d'où le pape actuel est sorti. Ce nom de Grégoire a été glorieux pour la chaire de Saint-Pierre. Trois papes l'illustrèrent: Saint Grégoire Ier, pape de ce nom, dont les oeuvres se voient encore dans l'église; Grégoire VII, le célèbre Hildebrand, qui mit les souverains à ses pieds: et Grégoire XIII, réformateur du calendrier, et dont le nom est resté au calendrier actuel, en usage dans toute l'Europe, excepté en Russie.

Le Colisée, amphithéâtre consacré aux combats des gladiateurs les uns contre les autres, ou aux combats des gladiateurs contre les bêtes féroces, fut commencé sous Vespasien et fini sous son fils Titus, qui en fit la dédicace. C'est le plus beau monument dont les ruines frappent les yeux à Rome. Sa grande dimension, une belle proportion, en font encore aujourd'hui une chose superbe et extraordinaire. Qu'était-ce quand, couvert de marbre et orné de statues, il était rempli d'un peuple immense? Quatre-vingt mille spectateurs y étaient habituellement rassemblés. Dans les circonstances extraordinaires, le nombre s'élevait à cent dix mille. Toute la partie inférieure était consacrée à l'empereur et à sa cour, au sénat, aux chevaliers et aux citoyens romains. Les gradins supérieurs, construits en bois, à cause de l'élévation et pour diminuer le poids, étaient occupés par les Barbares. Trois rangs de galeries voûtées formaient des abris pour mettre à couvert les spectateurs en cas de pluie. Quatre-vingts escaliers correspondants et autant de portes donnaient des moyens faciles d'entrée et de sortie, et favorisaient la circulation. Ce monument superbe, orné de huit cents statues, consacré aux plaisirs des Romains, fut construit par les Juifs amenés de Jérusalem par Titus après la prise de cette ville. Une toile, quelquefois de couleur pourpre, et d'étoffe précieuse, couvrait ce vaste édifice, et se manoeuvrait suivant les circonstances pour garantir les spectateurs de l'action du soleil. Lors de la dédicace, cent représentations furent données au peuple par l'empereur, et treize mille bêtes féroces y combattirent et y périrent. Dans ces réunions, les empereurs faisaient des dons immenses aux spectateurs. Des billets en exprimant la promesse, ou de petits modèles des choses servant de symbole, étaient jetés au peuple, et, le lendemain, chacun allait réclamer du souverain la chose promise la veille, dont le plus ou moins de valeur était dépendant de son caprice et de sa volonté.

M. Visconti, à l'occasion de ces spectacles, nous expliqua ce qui est relatif aux gladiateurs. Un homme était condamné à mort; quand il était jeune, fort et bien constitué, on lui proposait de se faire gladiateur. Ordinairement, il acceptait. Alors on le nourrissait avec soin; on le plaçait dans un lieu sain; on le soumettait à un régime convenable pour augmenter ses forces, en même temps qu'on le formait aux exercices du combat. Quand il était instruit, il était présenté au peuple au cirque, ayant au cou une plaque en ivoire indiquant la cause de sa condamnation. Quelquefois sa bonne mine intéressait, et alors le peuple le graciait. Le signe convenu en pareil cas, c'était que chacun levait le pouce, le poing étant fermé. Alors il était dispensé de combattre, et on le munissait d'une petite baguette, marque d'une sorte d'autorité dans la police des combats. Quand le peuple n'accordait pas cette grâce, grâce pouvant aussi dépendre d'une vestale, qui se levait, il avait l'obligation de livrer un combat à mort. Une fois vainqueur, sa dette était payée, et le mot liberatus, inscrit sur la plaque d'ivoire, était comme l'acquit de sa dette. Alors il ne combattait plus que volontairement et pour de l'argent.

Il y avait des gladiateurs de plusieurs espèces. Les uns, destinés à combattre les bêtes féroces; les autres individuellement d'autres gladiateurs; les plus faibles en masse, c'est-à-dire en certain nombre contre un nombre pareil. On annonçait au peuple pour quel genre de combat ils avaient été destinés. Quand un gladiateur intéressait par son ardeur, son courage et son adresse, et qu'on le voyait en danger de périr dans un combat contre les animaux, le peuple quelquefois réclamait par des cris pour qu'il lui fût envoyé du secours. Quand un gladiateur était vaincu après avoir combattu avec courage, il arrivait aussi au peuple de lui accorder sa grâce. Dans ce cas, il était transporté hors de l'amphithéâtre et soigné dans l'espérance de le guérir. Dans le cas contraire il était mis à mort. Il arrivait aussi que de jeunes débauchés, des gens de mauvaise vie, se livraient à ce métier volontairement et allaient se vendre au laniste, chef des gladiateurs. Alors ils faisaient leur contrat comme ils l'entendaient, et souscrivaient telles conditions qui se trouvaient à leur convenance. On demandait à un jeune gladiateur dans quelle manière de combattre il voulait être instruit, et il choisissait ou la méthode gauloise ou la méthode germaine, chacune de ces nations ayant une école particulière. La première était fondée particulièrement sur l'adresse et l'agilité, et l'autre sur la force. Un gladiateur gracié, ayant rempli sa tâche, ne pouvait jamais recouvrer ses droits civils. Quand des particuliers, des hommes privés, donnaient ces spectacles, c'était ordinairement à prix d'argent qu'ils se pourvoyaient de gladiateurs.