Les dépenses avaient suivi le cours des temps. Les charges publiques étaient devenues pesantes, et les corps de l'État les plus riches étaient exempts ou de tout l'impôt ou d'une partie des impôts. Un système semblable, contraire à la justice, à la raison, au bon sens, autorisait des plaintes universelles. Des plaintes universelles, auxquelles on ne fait pas droit, amènent bientôt la résistance; et de la résistance à l'attaque, et de l'attaque au bouleversement les distances sont courtes.
Si dès longtemps on se fût rendu compte des besoins de la société, si on eût fait par autorité et par raison ce qu'on a fait par faiblesse et par dépendance, la Révolution française n'aurait pas eu lieu. Elle mourait dans son germe. Elle était étouffée dans son principe; mais il faut, pour que telle chose arrive, plus de lumières, ou au moins autant de lumières dans les gouvernants que dans les gouvernés, chose malheureusement rare, et plus rare en France que partout; car la France a été en général un des pays les plus mal gouvernés de toute l'Europe.
Quand celui qui conduit est éclairé, il prend une route plus ou moins praticable, mais il choisit toujours une bonne direction et se rend compte des pas qu'il fait. Quand il est sans lumières, il marche au hasard, et bientôt chacun s'aperçoit de la fausse route tenue. Alors tout le monde réclame, chacun donne son avis, et l'embarras du choix fait que la direction n'est pas meilleure. On s'irrite et on se charge de la besogne. Souvent cette besogne n'est pas mieux faite, mais tout est renversé. Une nation présente à l'esprit l'idée de voyageurs réunis dont le souverain est le guide. S'il ignore le chemin qu'il doit parcourir, on s'en aperçoit et on commence par le maltraiter. Les mêmes erreurs continuent, et on le dépossède. Le plus adroit des voyageurs ou le plus confiant le remplace, et, s'il arrive au but, il est conservé jusqu'à ce que des erreurs de sa part le mettent dans le cas de son devancier.
Tous les gouvernements, quelle que soit leur nature, peuvent marcher quand un grand esprit de justice et une grande habileté caractérisent les dispositions du pouvoir. En gouvernant bien, les masses sont contentes et les révolutions s'éloignent. Quand au contraire le mécontentement est partout, une circonstance fortuite, un embarras léger, un seul besoin du pouvoir peut tout changer; étincelle qui embrase des matières combustibles imprudemment accumulées.
Honneur aux souverains qui veillent de bonne heure et constamment à ce que ces causes d'incendie ne se trouvent jamais réunies! Les étincelles peuvent paraître sans causer du danger; funestes ailleurs, elles ne sont rien chez eux.
Quelques souverains ont marché en avant des temps où ils ont vécu, et ont fait violemment des choses raisonnables, mais que l'opinion ne demandait pas. Incommodes pour leurs contemporains, ils ont détruit le germe des maux, et l'effet des mauvais vouloirs qui pouvaient atteindre leur peuple. Les changements faits par en haut, par la volonté du souverain, quand ils sont fondés sur quelque chose de raisonnable et dans l'intérêt des masses, sont sans dangers véritables. Ils peuvent causer du mécontentement, blesser des intérêts privés, mais ils n'amènent pas de révolutions. Au contraire, les changements demandés, exigés par la multitude, deviennent souvent funestes. Une demande juste est suivie d'une autre qui l'est moins, celle-ci d'une pire; l'habitude de céder encourage celle d'exiger, et bientôt le mépris du pouvoir fait naître la confusion. Si l'État n'est pas perdu, c'est seulement au prix des plus funestes expériences et de grands malheurs qu'il retrouve l'équilibre, le calme et la prospérité.
Rarement les révolutions amènent des résultats conformes aux espérances des premiers réformateurs. Les passions des hommes une fois déchaînées, les questions se compliquent, et les esprits élevés et de bonne foi ne peuvent jamais en prévoir les solutions. C'est donc avec le plus grand ménagement que les changements réclamés par l'état social doivent être demandés aux souverains. Il faut leur faire sentir les nécessités des temps, employer, pour faire valoir ses droits, les moyens calmes et réguliers autorisés par les lois, mais jamais ne rien exiger par la force. Le jour où l'on emploie la violence l'État est dans le plus grand péril; mais beaucoup de gens à doctrines ignorent ces vérités et croient que les affaires où les passions des hommes jouent un si grand rôle peuvent se régler et se mitiger à volonté. Ils ne pensent qu'à une chose, c'est à déterminer la manière d'exister, et ils oublient qu'avant de savoir comment on existera il faut assurer l'existence. On confond le principe avec la conséquence, et cette inversion mène à la destruction.
Un homme sage ne doit jamais rien faire qui ébranle le pouvoir, mais tout faire pour l'éclairer. Si on n'y parvient pas d'abord, on y parviendra plus tard, car on lui parle le langage de son intérêt. De grands abus valent souvent mieux que les plus belles améliorations en perspective promises par une révolution. Le bien que doit amener une révolution est toujours incertain et le mal toujours infaillible. Le pouvoir, ce mystère de la société, est le premier besoin de sa conservation: anathème à celui qui en compromet l'existence!
Les hommes dépositaires du pouvoir devraient toujours se répéter que leur véritable intérêt personnel est tout entier dans un gouvernement juste, équitable et ferme.
Les gouvernants doivent avoir en vue de jouir du pouvoir sans contestation. Or le moyen d'y arriver, c'est de bien gouverner; et, pour bien gouverner, il faut être animé d'un esprit de justice assez puissant pour s'affranchir de l'influence des intérêts privés qu'on trouve autour et près de soi. Un souverain doit se placer assez haut pour bien voir. S'il agit en conséquence, il est sûr de sa marche et certain d'atteindre le but qu'il s'est proposé. Mais, pour ne pas s'égarer, il faut encore avoir une bonne vue, et c'est ce qui manque à beaucoup d'entre eux ou de leurs principaux agents, et l'on ne peut s'empêcher de reconnaître la vérité de ce qu'a dit il y a longtemps Montaigne; c'est que «tous les maux de ce monde viennent d'ânerie.»