Ces établissements nouveaux furent protégés et encouragés par les rois. Les rois, il y a quelques siècles, ne jouissaient encore que d'un pouvoir incertain, souvent contesté. Ils étaient souvent en guerre avec leurs grands vassaux, dont la puissance réelle l'emportait quelquefois sur la leur. Ils avaient donc besoin d'alliés et d'appuis. Ils trouvèrent les uns et les autres dans la classe nouvelle, qui avait aussi tout à craindre de ces mêmes seigneurs et se trouvait perpétuellement en lutte avec eux. Or la communauté de danger est de tous les intérêts le plus puissant pour unir les hommes.
Cet état de choses a eu une marche régulière et constamment progressive. Les villes se sont multipliées, elles ont augmenté de population et de richesse, et la part que le tiers état a fini par avoir dans ce qui constitue la puissance de l'État l'a enfin emporté, en France, sur les deux autres. Or c'est précisément alors qu'une politique insensée a pris à tâche de le repousser de tous les emplois publics, et par conséquent de la participation au pouvoir légal. Cette marche irréfléchie, ce système coupable peut réussir momentanément; encore pour cela faut-il bien gouverner.
Les intérêts matériels et les intérêts moraux des peuples doivent être satisfaits. Rien ne doit compromettre ou froisser le bien-être de chacun. S'il en est autrement, les intéressés demandent à être appelés au partage d'un pouvoir faible ou aveugle. S'ils y arrivent brusquement et par des actes de violence, on est en révolution.
Les révolutions sont donc le résultat d'une prétention que l'on croit fondée et non satisfaite, et, quand cette prétention a pris un grand degré d'intensité, les révolutions éclatent, ou tout d'abord par l'emploi de la force brutale, ou bien par une suite de concessions qui, en affaiblissant le pouvoir et le déconsidérant, amènent des changements complets dans l'ordre établi.
Alors chaque changement en prépare un autre. Ils se succèdent quelquefois jusqu'à l'infini; d'abord parce que les dépositaires d'un pouvoir nouveau n'ont pas en leur faveur les moyens d'opinion qui appartiennent naturellement à ceux d'un pouvoir ancien; parce que ensuite, la doctrine qu'ils ont mise en avant pour détruire ne convenant ni pour édifier ni pour maintenir, ils sont obligés de changer de langage, ce qui nuit nécessairement à leur crédit et à leur puissance morale sur les peuples.
Mais par qui et comment commencent ces changements redoutables et quelquefois funestes? Je vais le dire: les honnêtes gens prêtent trop souvent leur concours à ceux qui font les révolutions. Les gouvernants et les gouvernés ne sauraient trop avoir présent à l'esprit cette vérité.
Il y a dans chaque société une masse plus ou moins nombreuse d'individus soumise à de mauvaises passions, qui désirent des changements par suite d'intérêts personnels, qu'ils ont grand soin de masquer du nom pompeux d'intérêt public. Ces gens-là, malgré leur habileté, sont trop peu nombreux pour arriver seuls à leurs fins. Ils ont besoin d'auxiliaires et ils les cherchent parmi ceux que l'opinion distingue et dont les intentions sont pures. Quand la marche du gouvernement autorise une critique fondée, quand ses fautes se multiplient, quand l'opinion se déclare contre lui, les hommes que je viens de désigner s'en rendent souvent l'organe, et une popularité dont ils ne voient d'abord que les douceurs et les charmes, mais dont ils connaîtront plus tard la rigueur et les dangers, les encourage dans la voie qu'ils ont prise. Alors les choses marchent vite. Une fois le mouvement imprimé, les méchants s'en emparent. Tout est renversé; la confusion arrive; et ceux qui se croyaient de grands citoyens et imaginaient devoir sauver l'État par le moyen d'actes dont ils n'ont pas jugé toute la portée sont les premières victimes; leurs compagnons se défient de gens d'intentions droites, qui, ayant acquis une connaissance plus approfondie des hommes, finiraient plus tard par combattre ceux que d'abord ils ont servis.
Si on applique les principes exposés ci-dessus à ce qui s'est passé de notre temps et sous nos yeux, on pourra en reconnaître la vérité et l'exactitude. Avant 1789, tout était exception et privilége en France, et cette inégalité, poussée à l'excès, portant sur tout, datait cependant d'une époque peu éloignée.
Une nation éclairée, riche et vaine devait souffrir d'un état de choses qui blessait les droits de chacun et la raison. Une bourgeoisie nombreuse s'était formée. Sa richesse et ses lumières devaient lui donner des droits à tout, et on l'avait exclue de tout. Elle était belliqueuse, et il fallait être gentilhomme pour être sous-lieutenant de milice. Sous Louis XIV, elle pouvait choisir et suivre toutes les carrières, aucune barrière ne lui était opposée, et alors il y avait quatre-vingt mille familles nobles en France. Sous Louis XVI, la noblesse était réduite à dix-sept mille familles, et elle devait tout avoir. Mais, dans la noblesse même, il y avait des dispositions blessantes et des priviléges consacrés, qui, en froissant les intérêts du plus grand nombre, sacrifiaient tout aux jouissances d'amour-propre du plus petit.
Ainsi, d'un côté, le bourgeois ne pouvait pas être officier, et le noble établi à la cour pouvait seul être colonel, tandis que le gentilhomme de province, sans faveur, végétait dans les grades subalternes, bien qu'il n'eût aucune autre carrière à prendre, et que le service militaire lui fût imposé par l'opinion. Or cet état de choses existait au moment où la haute noblesse avait perdu tout ce qui faisait sa puissance et son éclat: sa puissance, car toutes les fortunes étaient détruites ou obérées; son éclat, car le séjour constant à la cour l'avait privée de son action sur les provinces, et aucune gloire récemment acquise ne lui avait conservé des droits au monopole de la considération publique.