II. Pour prévenir les révolutions, il faut avant tout bien gouverner. Les bienfaits d'une administration équitable et éclairée sont si grands, qu'ils suffisent pour contenter les peuples.
III. Pour gouverner conformément aux voeux légitimes et aux besoins, il faut que le souverain cherche de bonne foi à s'entourer de toutes les lumières possibles.
IV. Associant à leurs travaux les hommes les plus éclairés, indépendamment de la garantie qu'ils y trouvent, les souverains ajoutent à leur autorité la puissance d'opinion, qui est l'apanage des hommes supérieurs.
V. Il faut donner à ceux-ci toute espèce de liberté dans l'émission de leur pensée, dans la formation de leurs projets, sans leur donner une autorité qui puisse devenir rivale, et moins encore qui ait une source indépendante.
VI. Enfin les changements que les lumières indiquent comme nécessaires ne sauraient être d'abord essayés, ensuite exécutés, avec trop de lenteur et de prudence; car les hommes vraiment amis de leur pays doivent se répéter qu'il y a peu d'améliorations qui méritent l'emploi de la force et puissent justifier la violence qui les fait obtenir. Les seules bonnes et utiles à la société sont celles qui viennent lentement, sans secousses, et qui dérivent du pouvoir.
DES VERTUS DES PEUPLES BARBARES.
Partout où l'on rencontre des vertus, il faut d'abord les reconnaître et ensuite les honorer, quelle qu'en puisse être la cause. Cependant il n'est pas défendu d'en rechercher les principes et de distinguer les circonstances qui les ont développées. On suivra une marche certaine pour y parvenir si on étudie les besoins de la société dans l'état particulier où elle se trouve. Les moeurs consacrent ordinairement ce qui est nécessaire à la conservation; et, sans que personne s'en rende compte, les moeurs se modifient suivant les circonstances et les temps.
La vertu la plus universelle chez les Barbares, celle qui a été la plus vantée, est l'hospitalité, la protection donnée à l'étranger, fût-il même un ennemi, quand il est sous le toit domestique. Dans un pays sans civilisation, dans un pays où l'industrie et l'intérêt particulier n'ont créé nulle part un asile et des secours pour ceux qui voyagent, l'hospitalité a dû nécessairement s'établir et s'exercer, car elle est seulement un échange de service et un prêt fait dont on obtiendra un jour le remboursement. Chacun, à son tour, a besoin de quitter sa famille et sa maison pour vaquer à ses affaires. S'il ne reçoit ni secours ni protection en route, son voyage sera pénible, dangereux, peut-être impossible. On l'accueille, on le secourt, on pourvoit à sa sûreté pendant qu'il repose; mais il est sous-entendu, le cas se présentant, qu'il rendra le même service à ceux qui l'ont reçu; car la base de la société humaine dans tous les états où elle se trouve, et de quelque manière qu'on l'envisage, est toujours un échange continuel de services entre ceux qui la composent. Ainsi l'hospitalité a dû être consacrée par le droit et l'usage; mais, si elle n'entraînait pas l'idée d'une sûreté inviolable, elle serait imparfaite; bien plus, elle servirait de voile aux plus infâmes trahisons. Aussi les moeurs ont rendu toute maison un asile sacré, inviolable, une fois la porte franchie, même pour un ennemi. S'il en eût été autrement, on aurait toujours trouvé un prétexte, une raison plus ou moins plausible, pour assassiner le malheureux sans appui. Mais à l'enceinte de la maison se borne la protection; et, dans un pays où l'autorité ne veille pas à la sûreté des citoyens, où chacun se charge de sa propre défense et se fait justice, il fallait que chacun rentrât le plus tôt possible dans sa position primitive: l'un dans ses droits, et l'autre dans les chances fâcheuses qu'il court. Ces garanties réciproques, premier pas vers l'ordre et première expression du besoin des hommes réunis en société, sont la loi fondamentale des tribus du désert.
La fidélité des négociants turcs à tenir leurs engagements verbaux est une conséquence du même principe. Dans un pays où personne ne sait écrire, les transactions verbales doivent être sacrées, sous peine de voir les transactions impossibles. Or elles sont indispensables pour satisfaire à divers besoins, et les moeurs et l'opinion donnent alors à la parole un poids qui la rend inviolable. Dans les pays où on sait écrire, les engagements changent de nature. Comme ceux qui sont écrits portent avec eux leurs preuves, et peuvent être motivés et circonstanciés, on les adopte de préférence. Alors, les engagements verbaux étant moins nécessaires, offrant moins de garanties, l'opinion ne les rend plus aussi sacrés. Enfin, quand des officiers publics existent, ils interviennent dans les actes écrits pour leur donner plus d'authenticité; les écrits privés eux-mêmes perdent de leur importance.
Ce sont donc les besoins de la société diversement exprimés et sentis, suivant son état, ce sont les intérêts de sa conservation et de son bien-être, qui sont la base des moeurs, les principes d'où dérivent l'opinion et l'origine des lois.