Pendant cette négociation nous restâmes en cantonnement dans les environs d'Altenbourg et de Géra. Le 1er décembre on reçut l'avis officiel que, sur le refus du maréchal Saint-Cyr de rentrer dans Dresde, nous allions être conduits en Hongrie comme prisonniers de guerre.

Nous fûmes justement indignés d'un pareil manque de foi. Rien ne devrait être aussi sacré qu'une capitulation militaire. On ne consent à rendre une place qu'avec des conditions qui paraissent acceptables; autrement la défense continuerait. Comment donc qualifier la conduite de l'ennemi qui entre en possession d'une place à certaines conditions, et qui ensuite refuse d'exécuter ces mêmes conditions, sans lesquelles la place ne lui aurait pas été rendue? Cependant il y avait pour nous un grand motif de consolation. Les militaires n'aiment point à capituler; ils craignent toujours le reproche de n'avoir pas tiré tout le parti possible de leur situation, de n'avoir pas défendu assez longtemps la place qui leur était confiée, ou d'avoir traité à des conditions plus désavantageuses que celles qu'ils auraient pu obtenir. L'Empereur était sévère à cet égard; mais la violation de la capitulation prouvait assez qu'elle nous était favorable. L'injustice de l'ennemi justifiait la garnison de Dresde, et personne ne nous a blâmés d'avoir traité à des conditions que l'ennemi refusait d'accomplir. Au commencement de 1814, M. de Fontanes, dans un discours à l'Empereur, à l'occasion des négociations qui avaient lieu pour la paix, se plaignait de la mauvaise foi des alliés, qui prolongeaient les conférences pour gagner du temps. S'ils étaient sincères, disait-il, s'ils voulaient sérieusement la paix, auraient-ils violé la capitulation de Dresde et fermé l'oreille aux nobles plaintes du guerrier qui commandait la garnison?

L'ordre du prince Schwartzenberg était d'envoyer les soldats en Bohême et les officiers en Hongrie. Cette séparation me fut très-sensible. J'ai dit qu'il ne restait que 700 hommes de ma brigade; mais c'étaient les compagnons de nos dangers et de nos fatigues; tous m'avaient suivi sur le champ de bataille, plusieurs avaient été blessés. Dans les guerres désastreuses, les plus courageux résistent toujours le plus longtemps. L'énergie morale donne ou du moins remplace la force physique; et si à la fin d'une campagne un régiment se trouve réduit à 100 hommes, soyez sûr que ces 100 hommes sont de bons soldats. Leur départ m'affligea d'autant plus que je ne devais plus les revoir. Les soldats étaient usés malgré leur jeunesse, ou peut-être à cause de leur jeunesse. La rigueur de la saison, la fatigue des marches, la mauvaise nourriture, le manque de soins, en firent périr un grand nombre, et des 33,000 hommes qui figurent dans la capitulation de Dresde, bien peu rentrèrent en France à la paix.

Trois semaines s'étaient ainsi écoulées, et le 3 décembre, les officiers partirent en une seule colonne pour Presbourg. Je crois que le maréchal Saint-Cyr resta à Tœplitz. Le comte de Lobau et tous les généraux marchèrent avec les officiers du 1er corps. Le mois de décembre fut consacré à ce triste voyage. Nous arrivâmes à Presbourg le 6 janvier. Ce voyage n'eut rien de remarquable. On avait eu grand soin de nous faire éviter les grandes villes telles que Prague et Brün en Moravie. La guerre avait épargné les pays que nous parcourions, et nous fûmes assez bien accueillis. Malgré la rancune que nous gardions à la mémoire du général Moreau, je ne pus revoir à Laun sans quelque émotion la maison où il fut transporté, le lit où il rendit le dernier soupir. Je logeai dans une autre ville de Bohême chez la veuve du marquis de Favras, l'une des premières victimes de la Révolution. Sa fille avait épousé un homme de qualité du pays et fort riche. Toutes deux ne rêvaient déjà que Restauration. Elles donnèrent cependant à dîner à quelques officiers généraux présents, auxquels elles voulaient bien pardonner leur uniforme depuis qu'ils étaient vaincus.

Pendant cette marche, le comte de Lobau, qui ne nous quittait pas, observait attentivement la tenue des officiers et surtout des chefs de corps. Plusieurs ne s'occupaient que d'eux-mêmes, et mettaient à profit l'argent provenant de la vente des chevaux et des voitures qu'ils avaient pu se procurer à la sortie de Dresde. Ils voyageaient en voiture et faisaient bonne chère; d'autres partageaient avec les officiers de leur corps le peu dont ils pouvaient disposer.

On remarquait particulièrement le colonel Lafond, du 51e (division Teste), qui fit toute la route à pied, à la tête des officiers de son régiment. Le comte de Lobau notait tout cela pour en rendre compte à l'Empereur, qui, sans doute, en aurait tiré parti dans des moments plus heureux. Ce n'est point du temps perdu que celui qu'on passe avec des prisonniers de guerre. Les hommes qui ne sont plus retenus par leurs devoirs militaires se livrent davantage à leurs bons ou mauvais penchants. La distance entre les grades se rapproche; les qualités, les défauts se montrent plus à découvert; il y a des traits de courage, de faiblesse, de désintéressement, d'égoïsme; c'est une épreuve pour les autres et c'en est une pour soi-même. J'ai eu le malheur de faire deux fois partie d'une colonne de prisonniers de guerre, dans des âges divers, avec des grades bien différents, et en 1807 comme en 1813, j'ai fait de bien curieuses et quelquefois de bien tristes observations.

On assigna autour de Presbourg des cantonnements aux officiers du 1er corps. Le comte de Lobau et le général Cassagne allèrent à Œdembourg; plusieurs obtinrent la permission de rester à Presbourg, entre autres les généraux O'Méara, Chartran et moi. Mon premier soin fut de faire mon établissement dans ce lieu d'exil, car l'exil pouvait être long. J'avais pour officier d'ordonnance depuis quelque temps M. Petit, adjudant-major au 7e léger; je ne voulus abandonner ni lui ni même le soldat qui lui servait de domestique. J'avais toujours mon aide de camp Chabrand, un cuisinier et un valet de chambre. Cela faisait six personnes à nourrir; c'est beaucoup pour un prisonnier de guerre. Heureusement que tout était bon marché en Hongrie. Je trouvai un logement fort convenable pour nous tous dans une maison occupée par la haute bourgeoisie. Quant à la dépense, elle fut réglée avec la plus stricte économie, et j'espérais que mes ressources me permettraient de continuer ce genre de vie aussi longtemps que durerait notre captivité.

Mes compagnons m'offrant peu de ressource, je fis connaissance avec quelques personnes de la ville qui me plurent beaucoup, entre autres avec le baron de Braunecker, directeur de la poste, que je voyais presque tous les jours. Cette relation m'était d'autant plus précieuse que je savais exactement par lui des nouvelles de l'armée, qui chaque jour devenaient plus intéressantes et plus affligeantes. C'était un fort bon homme, aimable, obligeant. J'eus occasion de voir aussi un homme de la conduite la plus légère que j'aie jamais connu. Il avait à cette époque près de soixante ans. Séparé de sa femme depuis longtemps, il s'était fait un autre ménage à son choix, et il avait plusieurs enfants de la personne qui était établie chez lui comme femme légitime. Il avait eu de plus toutes les intrigues du monde avec beaucoup de femmes de Presbourg et des environs, et il en contait des détails incroyables. Il donna un jour une grande soirée dont sa maîtresse faisait les honneurs. Je ne fus pas peu surpris d'y voir le vicaire apostolique, la première autorité religieuse de la ville, ainsi que des personnes d'un rang élevé, des femmes d'une conduite respectable.

Le général autrichien Haddick, commandant à Presbourg, avait épousé une femme fort bien élevée. Je les voyais quelquefois; mais les autorités de la ville étaient si mal disposées pour nous qu'ils n'osaient me faire aucune politesse; on se serait compromis en donnant à dîner à un Français. Tous les huit jours, la municipalité de la ville, qu'on appelle le comitat, venait demander au général pourquoi je n'étais pas au village de Somerein, qui m'avait été assigné pour cantonnement. Il demandait si l'on avait à se plaindre de moi; on répondait que non, et il les renvoyait en leur disant: «qu'il n'y avait donc pas d'inconvénient à ce que je restasse à Presbourg.» Le général lui-même, à la paix, m'a raconté ces détails.

Il ne faut pas demander à Presbourg la tenue, la distinction, la conversation des salons de Paris; cependant on y trouve une société douce et agréable, des mœurs faciles, des hommes sans prétention, des femmes légères. On est reçu partout à toute heure sans toilette et sans cérémonie. La conversation m'amusait assez par le mélange du latin, du français, de l'allemand et quelquefois du hongrois, qui se croisaient et se répliquaient l'un à l'autre, selon que chacun de ces idiomes répondait mieux à la pensée de l'interlocuteur. J'aurais pu mieux passer mon temps. Nous étions à 12 lieues de Vienne; il y avait dans cette ville des anciens amis de ma famille, qui m'auraient obtenu facilement la permission d'y venir. Je ne m'adressai à aucun d'eux, trouvant plus convenable à ma dignité de prisonnier de guerre de rester avec mes camarades, et surtout de ne solliciter en rien nos vainqueurs, ni les émigrés, que nous appelions encore nos ennemis.