Le moment approchait où ces tristes qualifications allaient disparaître, et où tous les Français se trouveraient réunis sous la même bannière; mais auparavant il fallut passer par bien des angoisses. Nous apprenions successivement le passage du Rhin, l'invasion de la France, les progrès toujours croissants des armées alliées. Il faut être militaire pour comprendre notre irritation et notre douleur. Il y avait peu de mois que nous étions encore les maîtres de l'Europe, et déjà notre patrie était envahie. Elle allait être entièrement conquise; l'Empereur perdait sa couronne, la France son indépendance, et nous ne pouvions plus défendre des intérêts aussi chers. Désarmés, retenus loin de la France, nous étions réduits à lire ces tristes récits dans des journaux allemands, dont les mensonges et la jactance augmentaient encore notre affliction. Les inquiétudes particulières se joignaient aux calamités publiques. Nous n'avions pas de nouvelles de nos familles, et dans de pareilles circonstances, tous les malheurs étaient à craindre. Les négociations de Châtillon ne nous donnaient qu'un faible espoir. Pour traiter avec Napoléon, les alliés voulaient détruire sa puissance, et nous savions qu'il n'y consentirait pas. Cependant son génie pouvait encore surmonter tant d'obstacles. Malgré tous les déguisements des journaux étrangers, nous admirions l'énergie de sa défense. Les jeunes officiers surtout, dans l'enthousiasme des victoires de Brienne et de Champeaubert, voyaient l'Empereur chasser les alliés de l'autre côté du Rhin. L'expérience de mes trente ans ne me permettait déjà plus de partager cette illusion. Les alliés voulaient en finir; les souverains avaient abandonné leurs capitales et le soin de leurs États pour marcher contre l'ennemi commun. La France, usée et affaiblie par ses victoires mêmes, ne pouvait résister longtemps à l'Europe entière; mais qu'arriverait-il quand l'Empereur aurait succombé? On parlait de la Régence, d'un autre général français, d'un prince étranger. Les deux derniers partis n'étaient pas possibles. Quel autre général aurait osé se mettre à la place de Napoléon et détrôner le fils de son souverain? Et comment un prince étranger aurait-il été assez téméraire pour braver l'irritation que son gouvernement eût causée à la France entière? On désirait donc et l'on espérait encore dans les chances les plus favorables l'établissement de la Régence. Au milieu de ces perplexités, un autre parti témoignait ouvertement ses espérances. Des princes, proscrits depuis vingt-cinq ans, reparaissaient sur le sol de la France. M. le comte d'Artois à Langres, M. le duc d'Angoulême à Bordeaux, ne venaient point, comme Henri IV, reconquérir leur royaume; ils n'étaient point rappelés par le vœu du pays; ils marchaient derrière les baïonnettes étrangères. Ils n'avaient d'espoir que dans la conquête de la France; ils triomphaient de nos revers, ils s'affligeaient de nos succès[67]. Et c'étaient des princes français, des princes dont les ancêtres avaient si glorieusement régné sur les nôtres, des princes que nous étions habitués à respecter, et qui alors, par la fatalité de leur situation, ne nous inspiraient plus que de l'éloignement, de la tristesse et de l'amertume. Une petite coterie d'émigrés, à Presbourg, accueillait au contraire avec des transports de joie cette espérance encore éloignée et qui, pour eux, était déjà une certitude. À leurs yeux, le rétablissement du roi ramènerait le rétablissement de l'ancien régime; car l'ignorance et la folle confiance ont toujours caractérisé les émigrés. Un ancien président du parlement disait: «Le roi va revenir, j'aurai ma présidence.» On pense bien que nous ne recherchions pas une société pareille; aussi je n'en parle que par ouï-dire.

Enfin arriva la nouvelle de la prise de Paris; ce fut pour nous une horrible journée. Le baron de Braunecker me donna au moins des détails rassurants. Je me renfermai ensuite dans ma chambre, pour ne pas être témoin de l'odieux triomphe des habitants de la ville. Les nouvelles se succédaient avec rapidité; nous apprîmes successivement l'abdication de l'Empereur, l'exclusion de la Régence et le rétablissement des Bourbons. L'irritation des officiers fut portée au comble; ils ne connaissaient point les princes, dont ils n'avaient jamais entendu parler; ils n'avaient aucune idée de l'ancien régime, et leur ignorance était telle, qu'un jeune officier à qui l'on dit que le roi allait revenir, répondit avec surprise: «Cela est singulier, je croyais que le roi avait péri dans la Révolution.»

Pour moi, qui prévoyais depuis longtemps ce résultat, j'étais fort disposé à m'y soumettre. Je cherchais à oublier les fatals auspices sous lesquels nos princes revenaient parmi nous, leur funeste entourage, le lien qui les attachait à nos ennemis. Je m'efforçais de ne voir en eux que les descendants de nos anciens rois, que les représentants de cette race auguste qui a fait pendant tant de siècles la gloire et le bonheur de la France; je songeais à leurs bonnes intentions, à leurs vertus, à leurs malheurs; en un mot, je tâchais d'oublier le présent pour ne songer qu'au passé et à l'avenir. Mais je demandais qu'ils se conformassent franchement et complétement aux idées de notre siècle. Point de cocarde blanche, point de réminiscence de l'ancien régime. Enfin que le nouveau règne date de 1814, non 1795. Ce fut mon premier mot, ma première pensée; je sentais que le mal était là, et, sans m'en rendre compte, je devinais la crise des Cent-jours.

Les officiers, qui ne connaissaient que le temps présent, allaient plus loin encore, et les concessions que je demandais ne les auraient nullement satisfaits. Ils ne voulaient que la Régence et qualifiaient d'usurpation le gouvernement qui se mettrait à la place du fils de leur Empereur.

Je causai beaucoup avec eux; je cherchai à leur inspirer des sentiments plus raisonnables et plus patriotiques. Sans doute l'héritier de l'Empereur était son fils, mais les alliés déclaraient qu'ils ne traiteraient ni avec Napoléon, ni avec aucun membre de sa famille. Le roi de Rome partait avec sa mère; la France reconnaissait le nouveau gouvernement. Fallait-il donc sacrifier à une fidélité chimérique nos devoirs envers le pays? La révolution qui venait de s'accomplir avait eu lieu malgré nous; nous avions mille fois exposé notre vie pour éloigner de la patrie les armées étrangères, pour sauver la couronne de l'Empereur. La destinée ne l'avait pas voulu; aujourd'hui nous devions nous rappeler seulement que nous étions citoyens de la France. Les Bourbons ne méritaient pas tous les reproches de leurs ennemis. Pendant leur long exil, ils étaient restés Français au fond du cœur; ils gémissaient les premiers de ne pouvoir rentrer et remonter sur le trône qu'à la suite des armées étrangères. Leur premier devoir comme leur premier intérêt allait être sans doute de chercher à effacer cette tache originelle en se montrant jaloux de l'honneur du pays, en gouvernant selon ses intérêts. Il fallait avant tout obtenir une paix avantageuse; il fallait être délivré de la présence des armées étrangères. Le nouveau gouvernement n'aurait que trop d'embarras, et, pour les vaincre, il avait besoin de l'union de tous les Français.

Telles étaient mes raisons; elles frappèrent les officiers et j'en ramenai quelques-uns, mais l'impression fut de peu de durée. Les premiers actes du nouveau gouvernement n'ont pas été de nature à gagner l'affection de l'armée, et l'on sait que l'année suivante, à la première apparition de l'Empereur, elle passa à lui tout entière.

L'ordre pour la rentrée des troupes arriva. Je pris congé, non sans regret, de quelques amis dont les soins avaient un peu consolé notre tristesse.

Je passai deux jours à Vienne pour acheter une voiture et faire mes préparatifs de voyage; mon aide de camp et mes deux domestiques m'accompagnaient. Le comte de Palfy, que j'avais connu à Paris, me donna l'hospitalité. Au moment de mon départ, il me remit pour la route les trois derniers mois du Journal des Débats, et jamais je ne fis de lecture aussi attachante. Je ne connaissais plus les journaux français; j'ignorais le détail de tout ce qui s'était passé en France. Je trouvai dans ce recueil le récit des derniers efforts de l'Empereur, l'entrée des alliés à Paris, les actes du gouvernement provisoire, l'arrivée de Monsieur, les commencements de la Monarchie, tant et de si graves événements, tant de circonstances particulières qui intéressaient mes compagnons d'armes, mes amis, ma famille elle-même. À peine pouvais-je suffire à tant d'émotions, aux regrets du passé, aux inquiétudes mêlées de quelques espérances qu'offrait l'avenir. Je traversai sans presque m'arrêter Munich, Ulm, Strasbourg, la France aujourd'hui conquise et asservie. Soldat de l'Empire jusqu'au dernier jour, je ne voulus rendre visite à aucune des nouvelles autorités royales. Mes yeux se détournaient quand ils rencontraient un uniforme étranger. Je conservais ma cocarde tricolore, symbole des sentiments que je renfermais dans mon cœur. J'arrivai ainsi à Paris au mois de mai; je retrouvai ma famille. Alors, et seulement alors, je pris sérieusement mon parti. Sans avoir contribué à la Restauration, sans l'avoir même désirée tant qu'a duré l'Empire, j'étais maintenant décidé à la servir aussi sincèrement, aussi loyalement que j'avais servi l'Empire lui-même. On m'avait réservé le commandement d'une brigade de la garnison de Paris, et j'ôtai de mon chapeau cette cocarde qui déjà n'était plus la mienne, mais que j'ai toujours conservée depuis comme un précieux souvenir.

NOTES DU LIVRE III.

NOTE A.