L'armée prussienne se composait de cent soixante mille hommes, que les réserves allaient porter à cent quatre-vingt mille. Dans ce nombre figuraient vingt mille Saxons. Elle était donc inférieure en nombre à l'armée française. Le duc de Brunswick commandait en chef. Mais le prince de Hohenlohe, à la tête d'un corps à part, se prétendait indépendant du généralissime. La sagesse aurait conseillé de faire à Napoléon une guerre défensive, de se retirer d'abord derrière l'Elbe, ensuite, s'il le fallait, derrière l'Oder, pour en défendre les passages. Par ce moyen, on se rapprochait de l'armée russe, on fatiguait l'armée française, on l'attirait dans des pays difficiles, surtout pour la mauvaise saison. Telle était l'opinion de Dumouriez, qui écrivait dans ce sens. Napoléon lui-même n'en doutait pas, et qualifia d'extravagance la marche des Prussiens sur la rive gauche de l'Elbe. Mais se retirer sans combattre, abandonner la Saxe, livrer Dresde et peut-être Berlin, cela n'était pas possible après tant de jactance.
Ce n'est qu'en 1813 que l'Europe a compris qu'elle ne pouvait vaincre un ennemi si redoutable qu'en l'écrasant de ses forces réunies.
L'expérience de l'Autriche en 1805 fut alors perdue pour la Prusse, comme l'exemple de la Prusse elle-même fut encore perdu pour l'Autriche en 1809.
On se décida donc à prendre l'offensive et à marcher au-devant, de l'armée française. Les Prussiens se concentrèrent sur la haute Saale, en plaçant en avant un corps pour observer les trois défilés qui y conduisent. Notre droite, composée des corps des maréchaux Stult et Ney (4e et 6e), devait déboucher par le chemin de Bayreuth à Hof; le centre, formé des corps de Bernadotte et Davout (1er et 3e), ainsi que la réserve de cavalerie, se dirigeait de Kronach sur Schleitz. La gauche (5e et 7e corps), maréchaux Lannes et Augereau, revenait de Cobourg pour déboucher sur Saalfeld.
Telle était la situation au moment où je rejoignis le maréchal Ney pour commencer près de lui mon service d'aide de camp. Je reprends maintenant mon journal, en priant mes lecteurs de ne jamais oublier qu'il s'agit du 6e corps.
Je trouvai le maréchal le 6 octobre dans un château près de Nuremberg. Il me reçut bien, sans s'informer si j'avais rien de ce qui m'était nécessaire pour commencer mon nouveau service. J'ai dit que j'étais sans chevaux, sans équipage, presque sans argent. Il m'aurait fallu huit jours de repos et les ressources qui me manquaient pour me procurer le nécessaire, et c'était pendant des marches continuelles qu'il fallait me mettre en état de devenir aide de camp. Enfin, je trouvai un cheval isabelle, qui heureusement ne me coûta pas cher; je le bridai et le sellai, Dieu sait comment. Ce fut mon compagnon fidèle pendant les marches comme à la bataille d'Iéna. On eût dit que le pauvre animal sentait combien il m'était nécessaire. Médiocrement soigné, mal nourri dans ce brillant état-major où chacun ne pensait qu'à soi, jamais il ne me fit défaut, et je lui dois d'avoir pu faire, tant bien que mal, un service improvisé dans de telles circonstances.
Le 6e corps marchait sans s'arrêter. L'avant-garde se composait du 25e léger, des deux bataillons de grenadiers et de voltigeurs réunis, et de la brigade de cavalerie (10e chasseurs, 3e hussards). On y avait joint quelques pièces d'artillerie légère, le tout commandé par le général Colbert. Rien n'égalait l'ardeur de ces régiments, leur émulation, leur désir de se distinguer. Le général Colbert, ancien colonel du 10e chasseurs, qui faisait partie de sa brigade, se trouvait fier à juste titre d'exercer un commandement important, qui eût fait honneur à un général plus ancien d'âge et de services. Il est vrai que ce commandement ne pouvait être en meilleures mains. Le 6e corps marchait derrière le 4e, tous deux formant, ainsi que je l'ai dit, la droite de la Grande Armée. Nous arrivâmes le 8 à Bayreuth, le 10 à Hoff, sur la Saale, première ville de Saxe, et nous devions suivre le 4e corps à Plauen, pour nous diriger sur l'Elbe dans la direction de Dresde ou de Leipzig; mais, à peine arrivés à Hoff, nous reçûmes l'ordre d'en repartir sur-le-champ pour prendre à gauche la direction de Schleitz. Nous pûmes à peine y arriver le 11 au soir. À Schleitz, la route se partage: celle de droite conduit à Leipzig par Géra, celle de gauche à Weimar par Iéna. Nous devions suivre la direction de droite, et déjà le général Colbert, avec l'avant-garde, était établi en avant, près d'un village qui conduit à Auma, route de Géra. J'étais de service à Schleitz; à peine arrivé, le maréchal me donna un ordre de mouvement à porter au général Colbert. Je voulus demander où je devais aller. Point d'observations, me répondit-il, je ne les aime pas. On ne nous parlait jamais de la situation des troupes. Aucun ordre de mouvement, aucun rapport ne nous était communiqué. Il fallait s'informer comme on pouvait, ou plutôt deviner, et l'on était responsable de l'exécution de pareils ordres. Pour moi en particulier, aide de camp d'un général qui ne s'était pas informé un instant si j'avais un cheval en état de supporter de pareilles fatigues, si je comprenais un service si nouveau pour moi, l'on me confiait un ordre de mouvement à porter au milieu de la nuit, dans un moment où tout avait une grande importance, et l'on ne me permettait pas même de demander où je devais aller. Je partis donc avec mon fidèle cheval isabelle, que tant de fatigues ne décourageaient pas plus que son maître, et qui avait de moins l'inquiétude morale de ne pouvoir bien accomplir des missions si singulièrement données. On m'avait indiqué un village dans la direction d'Auma, je n'y trouvai que des cendres et des ruines; enfin, par un rare bonheur, je rencontrai un chasseur qui portait aussi des dépêches au général Colbert, et qui savait où il était campé. Je le suivis, et après avoir remis mon ordre, je retournai à Schleitz, bien fier d'avoir réussi dans ma première mission. Deux heures après, je fus envoyé de nouveau pour faire marcher le général Colbert, et toujours avec mon isabelle; mais, cette fois du moins, je connaissais ma route. Le 12, nous arrivâmes à Auma.
L'Empereur en était parti la veille et arrivait à Géra. Nous venions de prendre cette direction le 13, lorsque l'ordre arriva d'appuyer encore à gauche et de marcher sur Iéna. Voici la cause de ces divers mouvements.
L'armée française traversait ces trois déniés qui conduisent en Saxe, ainsi que je l'ai dit. Le centre et la gauche rencontrèrent l'ennemi, et remportèrent sur lui d'éclatants succès à Schleitz[14] et surtout à Saalfeld[15]. La droite, dont nous faisions partie (4e et 6e corps), arrivait sans obstacle à Plauen et à Hoff. Ces deux affaires portèrent le trouble au quartier général prussien, non-seulement à cause des pertes que l'on avait essuyées, mais surtout à cause du désordre avec lequel les colonnes prussiennes s'étaient retirées, du découragement et de la terreur dont les soldats prussiens et surtout les Saxons semblaient être frappés. Le prince de Hohenlohe, découragé de tenter l'offensive, se retira derrière la Saale; Napoléon se hâta d'en occuper les passages à Iéna, Dornburg, Naumbourg, soit pour empêcher l'ennemi de la traverser dans son mouvement de retraite sur l'Elbe, soit pour livrer bataille sur la rive gauche si l'on osait l'y attendre. Mais le duc de Brunswick crut voir Napoléon marcher lui-même sur l'Elbe, le tourner, l'envelopper et le prendre comme le général Mack l'année précédente à Ulm. Il partit de Weimar avec la grande armée et se dirigea sur Naumbourg, où il comptait forcer le passage de la Saale et atteindre les bords de l'Elbe de Torgau à Magdebourg suivant les circonstances. Il chargea le prince de Hohenlohe de défendre le passage de l'Elbe à Iéna et de le suivre ensuite. Le général Rüchel ferait l'arrière-garde en partant le dernier de Weimar. Napoléon, instruit de tous ces mouvements, rapprocha du centre sa droite et sa gauche pour les concentrer vers Iéna. Voilà pourquoi nous avions quitté successivement la direction de Plauen et de Géra pour prendre la route de cette dernière ville. Le 13, nous étions en marche; le maréchal, impatient d'apprendre des nouvelles, devançait son avant-garde, que les deux divisions suivaient à une grande distance. Dans un petit village, à deux lieues de Roda, il reçut la lettre suivante du major général:
«Au bivouac devant Iéna, le 13 octobre, à 4 heures du soir.