«L'ennemi a réuni ses forces entre Iéna et Weimar; faites porter ce soir votre corps d'armée en avant de Roda, le plus près possible d'Iéna, afin d'y arriver demain matin. Tâchez vous-même de venir à Iéna ce soir, afin d'être présent à la reconnaissance que l'Empereur fera dans la nuit sur l'ennemi. Je compte sur votre zèle.

«Le prince de Neufchâtel,

«ALEXANDRE BERTHIER.»

Le maréchal envoya des copies de cette lettre aux généraux Colbert, Marchand et Marcognet, et partit sur-le-champ pour Iéna, avec deux officiers qui seuls avaient d'assez bons chevaux pour le suivre.

Je remis moi-même au général Colbert, à son passage au village où j'étais resté, la copie qui lui était destinée. Il marcha sans s'arrêter, traversa Roda, arriva la nuit à Iéna, et campa en avant de la ville. Les aides de camp du maréchal Ney couchèrent à Roda; le 14, à deux heures du matin, nous étions à cheval. Quel que fût notre empressement de rejoindre notre général, nous marchâmes au pas jusqu'à Iéna, pour ménager des chevaux qui, dans la journée, devaient avoir fort à faire.

Pendant que l'armée prussienne cherchait à passer la Saale pour gagner l'Elbe, Napoléon songeait à s'établir sur la rive gauche, pour vaincre des ennemis qu'il trouvait enfin réunis. Les maréchaux Bernadotte et Davout (1er et 3e corps) devaient défendre le passage de la Saale contre la grande armée, à Dornburg et Naumbourg. L'Empereur lui-même passait la Saale à Iéna pour combattre le prince de Hohenlohe. Arrivé de sa personne le soir du 13 à Iéna, il reconnut la position avec le maréchal Lannes, qui l'y avait devancé. Déjà les tirailleurs du 5e corps s'étaient emparés des hauteurs principales qui, de ce côté, dominent la ville d'Iéna. On y plaça le 5e corps et la garde impériale; on travailla toute la nuit à élargir une route étroite et escarpée, pour transporter l'artillerie. L'armée prussienne, placée entre Iéna et Weimar, pouvait les précipiter dans la Saale; mais le prince de Hohenlohe croyait n'avoir affaire qu'aux 5e et 7e corps (Lannes et Augereau), dont il comptait avoir bon marché le lendemain. Le duc de Brunswick et lui, persuadés que Napoléon se dirigeait sur l'Elbe, ne craignaient aucune attaque sérieuse sur la rive gauche de la Saale. Le matin du 14, le maréchal Lannes repoussa le général Tauenzien, commandant l'avant-garde, et conquit sur les plateaux l'espace nécessaire pour déployer l'armée. Le prince Murat accourait avec la cavalerie. On attendait les maréchaux Ney et Soult. De son côté, le prince de Hohenlohe, jugeant l'affaire plus sérieuse qu'il ne l'avait cru d'abord, arrivait de Weimar avec toute son armée. Le combat fut interrompu quelque temps.

Le maréchal Ney étant arrivé à Iéna de sa personne très-tard dans la soirée du 13, ses aides de camp, venus de Roda au point du jour, le cherchaient en vain au milieu d'un épais brouillard. Saint-Simon, ayant rencontré un escadron prussien, vint à bout de lui échapper par sa bravoure et son adresse; il nous rejoignit avec deux blessures. Nous fûmes plus heureux, nous retrouvâmes notre général à la tête de son avant-garde. Celle-ci, grâce à l'activité du général Colbert, traversa Iéna dans la nuit, et vint camper sur les hauteurs, près de la garde impériale, placée au centre de la position, entre le 5e corps à droite et le 7e à gauche. C'était le moment où le prince de Hohenlohe arrivait avec toutes ses troupes. Le maréchal l'attaqua vers dix heures, avant même, dit-on, d'en avoir reçu l'ordre de l'Empereur. On sait que l'avant-garde ne se composait que du 25e léger, de deux bataillons de compagnies d'élite, et de la brigade de cavalerie légère. Cette troupe fit des prodiges de valeur. Le 3e hussards et le 10e chasseurs chargèrent à plusieurs reprises une cavalerie bien plus nombreuse, et qui ne put jamais entamer nos faibles carrés. Jamais aussi le maréchal ne s'exposa davantage. Deux officiers d'ordonnance furent blessés à ses côtés; et j'admire encore que nous n'ayons pas tous été tués par le feu des tirailleurs, au milieu duquel il s'élança comme un caporal de voltigeurs. L'affaire étant engagée un peu précipitamment, nous restâmes pendant quelque temps exposés seuls aux efforts de l'ennemi. Mais bientôt nous fûmes soutenus par le maréchal Lannes, appuyés à droite par le maréchal Soult, à gauche par le maréchal Augereau. L'armée prussienne commença à fléchir. Napoléon alors ordonna une attaque générale, soutenue par la garde impériale. La déroute devint complète. Les efforts héroïques des généraux prussiens ne purent l'arrêter. Le corps du général Rüchel, qui arrivait un peu tard de Weimar, fut entraîné à son tour, deux brigades saxonnes obligées de mettre bas les armes. Quinze mille prisonniers, deux cents pièces de canon furent le prix de la victoire. Pourtant la moitié de l'armée française était encore en arrière. À peine cinquante mille hommes avaient combattu contre soixante-dix mille Prussiens.

Le prince Murat entra dans Weimar pêle-mêle avec les fuyards; il logea au palais où la grande-duchesse était restée. Le maréchal le suivit de près, mais ne voulut pas loger au palais, où il y avait de la place pour tout le monde. Il conservait une ancienne rancune contre Murat, dont la qualité de prince l'offusquait un peu. Il s'établit dans une auberge à l'extrémité de la ville. Un général, qui nous accompagnait dans ce moment, proposa quelques mesures pour empêcher le pillage. Mais, à vrai dire, de pareils désordres sont presque inévitables dans une ville ouverte, avec des soldats fiers de leur victoire et affamés. D'ailleurs le premier besoin pour nous était celui du repos. J'ai dit que nous étions montés à cheval à Roda à deux heures du matin; nous en descendîmes à Weimar à sept heures du soir. Ayant à peine la force de manger, et déjà à moitié endormi, je me couchai sur une planche, et ne me réveillai de mon premier somme que le lendemain à midi. Mon cheval isabelle avait supporté cette fatigue avec un courage digne de lui. Heureusement, au milieu de la bataille, je trouvai dans un ravin un caisson qui renfermait de l'avoine. Je lui en fis manger, et je dus à cette rencontre la vie de mon compagnon et peut-être la mienne. J'ai dit que l'avant-garde seule du 6e corps prit part à la bataille; les deux divisions ne purent arriver à Weimar que dans la nuit. On le comprendra sans peine, en se rappelant que le 13 elles campaient dans la direction de Géra, et que, dans la nuit du 14, elles arrivaient à Weimar, après avoir fait plus de quinze lieues. Les officiers du 59e m'ont raconté qu'ils n'avaient jamais vu les soldats si à bout de leurs forces. Il fallut une demi-heure pour les décider à allumer du feu et à chercher des vivres.

On se rappelle que la grande armée prussienne marchait sur Naumbourg pour y passer la Saale et continuer sa retraite, et que le maréchal Davout (3e corps) était chargé de lui en disputer le passage. Le maréchal Bernadotte devait occuper Dornbourg, entre Iéna et Naumbourg, mais avec l'ordre de seconder le maréchal Davout. Il se trouvait à Naumbourg, lorsque l'on reçut l'avis que la grande armée prussienne se dirigeait tout entière de ce côté. Mais, malgré les instances de son collègue, il voulut absolument se rendre à Dornbourg, où il était évident qu'il n'avait rien à faire. Il prétexta l'ordre de l'Empereur, qui pourtant était subordonné aux circonstances; et, s'il est vrai que sa jalousie pour Davout, qu'il détestait, ait été la cause de sa détermination, il en a été bien puni, car il a procuré à son rival l'occasion d'acquérir une gloire immortelle. Le maréchal Davout n'avait que trois divisions d'infanterie et trois régiments de cavalerie légère, qui s'élevaient à peine à vingt-six mille hommes. Il prit position sur les plateaux qui dominent la rive gauche de la Saale, autour du village de Hassenhausen; il repoussa constamment les attaques de l'infanterie, les charges de la cavalerie ennemie, et finit par les forcer à la retraite. Elle se fit en bon ordre, protégée par deux divisions prussiennes qui n'avaient pas combattu. Il était question de recommencer le combat. Mais le roi de Prusse, qui avait bien payé de sa personne dans cette journée, effrayé des pertes que lui avait fait éprouver un ennemi si inférieur en nombre, découragé par la mort du duc de Brunswick et du maréchal Mollendorf, tués à ses côtés, jugea plus prudent de se retirer. Il comptait, en marchant sur Weimar, se réunir au prince de Hohenlohe, qu'il croyait vainqueur à Iéna, ou du moins en état de protéger sa retraite. Mais il rencontra bientôt les débris de l'armée du prince, qui cherchaient eux-mêmes un abri auprès de l'armée du roi. Toutes deux se retirèrent dans un désordre inexprimable, partie à Erfurt, partie plus à droite, dans la direction de Sommerda. Dans cette journée, qu'on appelle la bataille d'Auerstadt, vingt-six mille Français avaient combattu contre soixante-dix mille Prussiens, dont dix mille étaient hors de combat, et trois mille prisonniers, ainsi que cent quinze canons.

Napoléon attendit la veille de cette grande journée pour répondre à la sommation de repasser le Rhin, que lui avait adressée le roi de Prusse au commencement des hostilités. Sire, disait-il, cette lettre n'est pas de vous; des intrigants, des brouillons l'ont dictée. Faisons la paix, il en est temps encore. Votre Majesté sera vaincue; qu'elle se rappelle que j'ai donné le même conseil à l'empereur de Russie la veille d'Austerlitz. Jamais on ne vit de prédiction plus promptement et plus complètement vérifiée. Le 25 septembre, nous étions cantonnés en Souabe, sans ordre de départ, et le 15 octobre l'armée prussienne était détruite, la monarchie sans défense. On comprend que l'armée française, conduite par Napoléon, l'emportât sur l'armée prussienne; mais la destruction de cette armée semble incompréhensible. Cela tient d'abord à la supériorité de Napoléon en manœuvres, à son adresse à tromper l'ennemi sur la direction qu'il devait suivre, à la rapidité avec laquelle les différents corps de son armée placés à d'énormes distances, se réunissaient sur le champ de bataille pour se disperser ensuite dans diverses directions, s'il s'agissait de poursuivre un ennemi vaincu. L'armée prussienne, héritière des traditions de la guerre de Sept ans, manœuvrait bien, mais lentement, méthodiquement, avec un nombre infini de bagages; cinq ou six lieues semblaient une forte journée. L'armée française ne s'embarrassait ni des distances, ni des vivres; il est vrai qu'elle ravageait le pays, mais je ne parle que du succès sans justifier les moyens. L'ennemi apprenait avec surprise qu'un corps d'armée, qu'il croyait à dix lieues, arrivait sur le champ de bataille. Il ne savait pas que ce n'étaient que des têtes de colonne portant le nom du 6e corps; l'impression était produite. Enfin l'armée prussienne avait perdu l'habitude de la guerre, et l'armée française, enflammée par ses victoires, avait acquis le droit de se croire invincible.