Le 15, Napoléon se rendit à Weimar, où la grande-duchesse, dont le mari servait dans l'armée prussienne, le reçut avec courage et dignité. Il assembla les officiers saxons prisonniers, et leur témoigna le désir de faire la paix avec leur souverain. Il traita plus sévèrement l'électeur de Hesse, et s'empara de ses États. Après avoir ainsi privé la Prusse de ses deux alliés, il s'occupa de tirer parti des éclatantes victoires qu'il venait de remporter, et de poursuivre les débris de l'armée prussienne avec assez d'activité pour les empêcher de se réorganiser nulle part.
Les 3e corps (Davout), 5e (Lannes) et 7e (Augereau), qui avaient le plus souffert, prirent quelques jours de repos. Le 1er corps (Bernadotte) se dirigea vers l'Elbe, par Halle et Dessau, formant ainsi la droite de l'armée. Le 5e corps (Soult) poursuivit l'armée vaincue à travers la Thuringe, par Sommade et Nordhausen. Le prince Murat, suivi du maréchal Ney, arriva le 15 au soir devant Erfurt, et somma la place. Le maréchal témoigna beaucoup d'humeur de se trouver encore avec le prince Murat, qui allait lui ravir l'honneur de la prise d'Erfurt. Cette conquête lui appartenait, car il commandait l'infanterie. Aussi fit-il nommer gouverneur le général Dutaillis, son chef d'état-major, qui, en cette qualité, devait régler les conditions. Mais l'Empereur y envoya sur-le-champ le général Clarke avec tous les pouvoirs. Nous passâmes du moins une bonne journée, dans d'excellents logements. On prit à Erfurt quinze mille Prussiens, dont six mille blessés, un matériel et un butin considérables.
J'ai dit avec quelle rapidité l'on poursuivait l'armée prussienne dans toutes les directions. Le 4e corps se dirigeait sur Magdebourg en passant par Langensalza, Nordhausen, Halberstadt et Wansleben. Le 6e corps le suivait à un jour de distance. Jamais on n'a poursuivi plus vivement une armée plus complètement battue. Un général habile n'aurait pas pu rallier dix mille Prussiens, et l'Empereur, bien supérieur à Annibal, a su également vaincre et profiter de la victoire. Jamais aussi le pillage ne fut porté plus loin que pendant cette route, et le désordre alla jusqu'à l'insubordination. À Nordhausen en particulier, le colonel Jomini[16] et moi pensâmes être tués par des soldats dont nous voulions réprimer les excès. Il fallut mettre le sabre à la main et courir ainsi la ville. Le maréchal en rendit compte à l'Empereur, en demandant l'autorisation de faire dans l'occasion des exemples sévères. Cela prouve combien il est dangereux de laisser les soldats secouer le joug de la discipline et difficile de les arrêter quand ils ont fait le premier pas. Notre subordination n'est pas appuyée sur des bases aussi solides que celles de quelques armées étrangères. Dans celles-ci, le soldat est un esclave et l'officier son maître. Chez nous, au contraire, le soldat obéit à l'officier comme à son chef; il sait le respect qu'il lui doit en cette qualité, mais il n'ignore pas que l'officier lui doit à son tour au moins des égards. Il est homme comme lui; l'officier a été soldat, le soldat peut devenir officier, tout cela établit entre eux une sorte d'égalité de droit; presque comme entre le colonel et l'officier. Voilà ce qu'il ne faut jamais perdre de vue avec nos soldats. On doit les traiter avec fermeté sans dureté, avec bonté sans faiblesse. La dureté les irrite, la faiblesse excite leurs moqueries. C'est cette mesure, ce juste milieu, cette fraternité paternelle, si l'on peut s'exprimer ainsi, que nos officiers observent tous plutôt par instinct que par calcul et dont les étrangers seraient incapables. Des Français peuvent seuls commander à des Français.
En partant de Nordhausen le 19 pour nous porter sur Halberstadt, le 6e corps marcha sur deux colonnes, l'état-major et la première division par Hasefeld, la deuxième division par Benneckenstein. La première route est remplie de défilés; dix mille hommes y arrêteraient facilement une armée nombreuse, mais les Prussiens n'eurent ni le temps, ni peut-être la prévoyance de chercher à s'y défendre. Ils n'étaient occupés qu'à fuir à toutes jambes pour se jeter dans Magdebourg. Le corps d'armée se réunit le 20 à Halberstadt, et marcha réuni le 21 à Hamersleben, le 22 à Groswantzleben. Le maréchal Soult, qui était parti avant nous de Nordhausen, se trouvait déjà dans cette ville, et commençait à entourer Magdebourg. À notre arrivée, nous restâmes chargés du siége; le maréchal Soult passa l'Elbe à Tangermünde, au nord de Magdebourg, pour prendre la route de Berlin. Le maréchal Ney porta son quartier général à Schonebeck, à deux lieues de Magdebourg, et commença, le 25 novembre, l'investissement de la place. Le général Kleist, vieillard octogénaire, infirme, et pouvant à peine monter à cheval, répondit pourtant à la première sommation qu'il ne pouvait se rendre qu'après avoir acquis la preuve que l'on possédait les moyens de l'y contraindre; mais la garnison affaiblie et découragée, le nombre des blessés et des malades qui remplissaient la ville, le mécontentement des habitants, qui craignaient de se voir sacrifiés à une cause déjà perdue, tous ces motifs n'annonçaient pas une défense longue et opiniâtre. Le maréchal Ney n'en fit pas moins ses dispositions, comme s'il eût eu affaire à l'ennemi le plus redoutable. Bientôt l'investissement fut complet. Les deux divisions occupaient la rive gauche de l'Elbe depuis Farmersleben jusqu'à Barleben, et communiquaient par un pont de bateaux avec la rive droite occupée par le général Colbert et l'avant-garde. On manquait d'artillerie de siége; quelques mortiers envoyés d'Erfurt en tinrent lieu; on menaça la ville d'un bombardement, en commençant par incendier le village de Krakau, que les assiégés occupaient sur la rive droite. Le gouverneur se voyant investi, sachant que Berlin était en notre pouvoir, calculant qu'une plus longue résistance ne sauverait pas la Prusse, et n'aurait d'autre résultat que de faire maltraiter la ville, peut-être d'obtenir de plus dures conditions pour ses troupes et pour lui-même, prit enfin le parti de capituler; faiblesse sans doute condamnable, les travaux du siége n'étant pas même commencés. Mais la déroute d'Iéna, la conquête de la Prusse, avaient entièrement découragé les Prussiens; peut-être doit-on les blâmer moins que les plaindre. On convint de remettre la ville aux Français, les officiers et feld-webels ayant la permission de retourner dans leur pays sur parole, en conservant leurs armes, les soldats prisonniers de guerre. La veille du jour de notre entrée dans la place, le maréchal passa en revue le corps d'armée. Les troupes étaient parfaitement belles. Après la revue, nous allâmes rendre visite au gouverneur, qui nous reçut avec politesse. La conversation roula sur les malheurs de la guerre, l'imprudence du gouvernement prussien et, en particulier, de la reine, qui avait provoqué cette fatale campagne, l'éloge des troupes prussiennes et de la sagesse du gouverneur, qui ne s'obstinait point à prolonger une défense inutile. Le lendemain, jour de notre entrée à Magdebourg, l'armée prit les armes de bonne heure. Les deux divisions d'infanterie, formées en bataille, faisaient face aux remparts, la gauche du 59e vis-à-vis la porte par laquelle devait sortir la garnison. La brigade Colbert avait sa gauche appuyée à cette même porte. Le maréchal avec son état-major, à la droite de la brigade dans la même direction, et formant le côté du carré avec l'infanterie, toute l'armée dans la plus grande tenue. À l'heure marquée, la garnison sortit, les généraux et colonels à la tête de leurs troupes. Le général Kleist, placé à côté du maréchal, lui nommait chaque officier supérieur qui le saluait en passant. La garnison défilait en portant les armes au son de la musique française, et, après avoir passé devant la cavalerie et l'état-major, faisait un changement de direction à gauche, passait devant l'infanterie et déposait les armes à la droite de la ligne. La cavalerie suivit l'infanterie. Le tout se montait à dix-huit mille hommes. Jamais je n'ai assisté à un plus magnifique triomphe, que l'éclat du soleil embellissait encore. Les officiers prussiens paraissaient accablés de tristesse, et, pour comble d'humiliation, quelques-uns furent insultés par leurs soldats, au moment où ceux-ci déposaient les armes en se séparant d'eux. Les prisonniers, divisés en trois colonnes, partirent sur-le-champ pour Mayence. Des compagnies tirées de tous les régiments, et commandées par le général Roguet, furent chargées de les conduire. Les malheureux firent plus de douze lieues ce même jour.
Nous entrâmes dans Magdebourg, dont les 50e et 59e régiments formèrent la garnison, le reste logeant aux environs.
Le sixième corps se rendit bientôt après à Berlin, en laissant le 59e en garnison à Magdebourg. L'Empereur passa successivement en revue les différentes brigades, qu'il combla d'éloges et de récompenses. Saint-Simon, aide de camp du maréchal, à peine rétabli des blessures reçues à Iéna, fut nommé capitaine.
Pendant le siége de Magdebourg, les autres corps d'armée complétaient la destruction de l'armée prussienne et la conquête du pays. Il ne m'appartient pas de raconter en détail ces marches rapides, ces brillants succès. J'en dirai seulement deux mots, selon mon habitude, pour que ceux qui voudront lire ce journal puissent suivre l'ensemble des opérations.
Le 20 octobre, six jours après la bataille d'Iéna, le maréchal Bernadotte (1er corps) passait l'Elbe à Barby; Lannes (5e corps) à Dessau; Davout (3e corps) à Wittemberg. L'honneur d'entrer le premier à Berlin fut réservé à Davout, en récompense de la bataille d'Auerstadt[17]. Les historiens racontent qu'il refusa les clefs de la ville et un logement au palais pour en faire hommage à l'Empereur. On m'a assuré qu'il accepta le don d'un million, mais pour en faire don lui-même aux hôpitaux de Berlin. Cette conduite serait digne de lui. Le même jour, Spandau se rendait sans résistance.
Quelque morcelée que fût l'armée prussienne, elle eût pu encore combattre, si on lui eût laissé le temps de se réunir. Ce n'est pas en quelques jours que l'on détruit une armée de cent soixante-dix mille hommes. Les débris des différents corps, commandés par le prince de Hohenlohe, s'élevaient à cinquante mille hommes, qui cherchaient à gagner l'Oder pour le passer à Stettin et se rapprocher de l'armée russe. Poursuivi à outrance par la cavalerie de Murat, par l'infanterie de Lannes, qui semblait fatiguer les chevaux, le prince de Hohenlohe fut cerné à Prenzlow et forcé de mettre bas les armes. Plusieurs régiments d'infanterie et de cavalerie eurent le même sort à Passewalk. Pendant ce temps, la place de Stettin se rendait à un régiment de cavalerie légère commandé par le général Lasalle. Restait le général Blücher, qui, poursuivi de tous côtés dans le Mecklembourg, finit par entrer de vive force dans la ville neutre de Lubeck, espérant embarquer ses troupes pour les transporter dans la Prusse orientale, non occupée par les Français. Cette dernière ressource lui fut encore enlevée. Le 7 novembre, les 1er et 3e corps (Bernadotte et Davout) occupèrent de vive force les ouvrages qui défendaient la ville, et, après un combat acharné dans les rues, les Prussiens furent chassés et se retirèrent vers les frontières danoises. Là, le manque de vivres et de munitions força Blücher de capituler à son tour avec quatorze mille hommes. Il avait laissé à Lübeck mille morts et six mille prisonniers.
J'ajoute, pour compléter le tableau, que, pendant que Stettin se rendait à un régiment de cavalerie légère, un bataillon d'infanterie faisait capituler Cüstrin.