Ainsi en un mois de campagne une armée de cent soixante-dix mille hommes avait disparu, vingt mille Saxons rentraient dans leurs foyers. On comptait vingt-cinq mille Prussiens tués ou blessés, cent mille prisonniers; le reste était dispersé, sans armes, errant dans le pays. Huit capitulations avaient eu lieu, les unes en rase campagne, les autres dans des places fortes sans livrer de combat. Tout le matériel en armes, munitions, chevaux, approvisionnements, appartenait à l'armée française. Cüstrin, Stettin nous rendaient maîtres de la ligne de l'Oder.

Napoléon visita Postdam, et enleva l'épée du grand Frédéric, qu'il envoya aux Invalides. Il fit ensuite son entrée triomphale à Berlin. Ainsi fut terminée la première partie de la campagne de 1806.

Avant de parler de la campagne d'hiver contre les Russes, je veux entrer dans quelques détails sur notre service d'aides de camp. Ils s'appliqueront également à la campagne qui venait de se terminer et à celle qui va suivre.

Le maréchal Ney nous tenait à une grande distance de lui. Dans les marches, il était seul en avant et ne nous adressait jamais la parole sans nécessité. L'aide de camp du jour n'entrait jamais dans sa chambre que pour affaire de service, ou bien quand il était appelé, et c'était la chose la plus rare que de voir le maréchal causer avec aucun d'entre nous. Il mangeait seul, sans inviter une fois aucun de ses aides de camp. Cette fierté tenait à sa nouvelle situation, au désir de garder son rang. Les premiers maréchaux nommés en 1804 étaient des généraux de la République. La transition était brusque. En 1796, à l'époque du 18 fructidor, le général Augereau reprochait aux officiers de s'appeler Monsieur. Et quelques années plus tard, les généraux républicains devenaient eux-mêmes maréchaux, ducs et princes. Ce changement embarrassa quelquefois le nouveau maréchal, qui d'ailleurs croyait avec raison que son élévation excitait l'envie. Il crut ne pouvoir se faire respecter qu'à force de hauteur, et il alla quelquefois trop loin à cet égard. Toutefois la familiarité aurait eu de plus graves inconvénients, et, à défaut de la juste mesure, toujours difficile à observer, peut-être a-t-il pris le meilleur parti. Les aides de camp ne s'en plaignaient pas; ils se trouvaient plus à leur aise en vivant ensemble, et se livraient sans contrainte à la gaieté qui caractérise la jeunesse, la jeunesse française, la jeunesse militaire. Nous faisions très-bonne chère, car suivant les circonstances on ne manquait ni de force pour s'emparer des vivres, ni d'argent pour les payer. J'ai souvent admiré comment, en arrivant le soir dans une misérable cabane, le cuisinier trouvait moyen, au bout de deux heures, de nous donner un excellent dîner de Paris. Mais cette manière de vivre avait de grands inconvénients pour notre service. Restant étrangers à tout ce qui se passait, n'ayant communication d'aucun ordre, nous ne pouvions ni nous instruire de notre métier, ni bien remplir les missions dont nous étions chargés. Plusieurs causes diverses rendaient quelquefois ces missions difficiles à exécuter. En voici un exemple:

Au commencement du siège de Magdebourg, je fus envoyé un matin au général commandant une division de dragons momentanément attachée au 6e corps. Il devait être à Egeln, distant de quatre lieues du quartier général de Schonebeck. En arrivant, j'appris qu'il avait quitté Egeln depuis trois jours pour s'établir à Kloster-Meyendorf, à six lieues au nord. Je m'y rendis sur-le-champ; j'y arrivai le soir. Le général en était parti le matin pour aller à Gros-Salza, à six lieues au sud, du côté opposé de Magdebourg. Mon cheval avait besoin de repos, et je passai deux heures à Kloster-Meyendorf, grand couvent de femmes qui, par parenthèse, venait d'être ravagé par une centaine de soldats français. J'y ai cependant trouvé un assez bon souper, et j'en suis parti à l'entrée de la nuit. Je passai par Gros-Wantsleben et Sulldorf, et j'arrivai à Gros-Salza, où je trouvai enfin le général que je cherchais. Ainsi un général changeait trois fois de cantonnement à de grandes distances sans en prévenir. Pourtant il ne fut ni réprimandé ni puni. À mon retour, le maréchal se contenta de dire, en haussant les épaules: «Quelle manière de servir!»

Les grandes missions se faisaient en voiture, avec des frais de poste que quelques-uns mettaient dans leur poche, en se servant de chevaux de réquisition, mauvaise manière à tous égards; car, à part du peu de délicatesse, on était plus mal servi et l'on perdait un temps précieux. Quant aux missions à cheval, j'ai déjà dit qu'on ne s'informait pas si nous avions un cheval seulement en état de marcher quand il s'agissait d'aller au galop, si nous connaissions le pays, si nous avions une carte (et nous en manquions toujours). L'ordre devait être exécuté, et l'on ne s'embarrassait pas des moyens. Je le ferai remarquer dans des occasions importantes. Cette habitude de tout tenter avec les plus faibles ressources, cette volonté de ne rien voir d'impossible, cette confiance illimitée dans le succès qui avait d'abord été une des causes de nos avantages, ont fini par nous devenir fatales.

Comme je me rendis seul de Magdebourg à Berlin, j'eus l'occasion d'aller à Postdam visiter la demeure du grand Frédéric, et j'en profitai d'autant plus volontiers que les voyages de plaisir sont rares à la guerre. Nous nous reposâmes quelques jours à Berlin avant d'entreprendre la nouvelle campagne dont je vais faire le récit.

CHAPITRE V.

CAMPAGNE DE PRUSSE ET DE POLOGNE.—1806-1807.

IIe PARTIE.