MARCHE SUR LA VISTULE.—BATAILLE DE PULTUSK.—BATAILLE D'EYLAU.
L'orgueil de Napoléon, sa confiance en sa puissance, avaient été portés au comble par la conquête de la Prusse. Rien ne lui semblait impossible, et, dans ses vastes projets, il ne connaissait plus de limite que celle de sa volonté. Maître de la ligne de l'Oder, il allait franchir ce fleuve et se porter au-devant de l'armée russe, qui s'avançait sur la Vistule. La plus redoutable de ses ennemies, l'Angleterre, était la seule qu'il ne pût prendre corps à corps. Mais il regardait les puissances de l'Europe comme vassales de l'Angleterre. En les attaquant, c'était elle qu'il croyait combattre. Il déclara donc qu'il ne ferait la paix avec la Prusse et la Russie que si elle était commune à l'Angleterre, et qu'il ne rendrait aucune de ses conquêtes que lorsque l'Angleterre restituerait les colonies qu'elle avait prises, soit à la France, soit à la Hollande ou à l'Espagne, nos alliés. Il voulait, selon son énergique expression, reconquérir les colonies par la terre. Pourtant la résolution de s'avancer vers la Vistule, et peut-être au delà, présentait de graves difficultés. Plus on s'éloigne de son pays, plus les embarras augmentent. Il fallait non-seulement réparer les pertes qu'avait faites l'armée, mais augmenter son effectif, pourvoir à son entretien, assurer ses communications, lui procurer des subsistances dans un pays pauvre et à l'approche de la mauvaise saison. On doit lire dans les historiens le récit des moyens employés pour obtenir ces résultats, l'admirable intelligence, la prodigieuse activité déployées en cette occasion par Napoléon. La Grande Armée, dont l'effectif au moment du départ de Boulogne était de quatre cent cinquante mille hommes et de cinq cent mille au commencement de la guerre avec la Prusse, se trouva portée à cinq cent quatre-vingt mille. Or la campagne d'Autriche et celle de Prusse ayant à peine coûté chacune vingt mille hommes, l'armée augmentait à chaque campagne au lieu de diminuer; car on sait que les libérations n'étaient pas admises pendant la guerre.
Ajoutons qu'en s'avançant autant dans l'intérieur de l'Allemagne, Napoléon se trouvait entouré, sinon d'adversaires déclarés, au moins de neutres ou d'alliés bien suspects. On ne doit pas se le dissimuler, tous les États de l'Europe étaient nos ennemis, et on l'a bien vu en 1813. Il fallait donc effrayer les uns par des menaces, attirer les autres par des promesses. C'est ainsi que la Saxe, notre ennemie dans la campagne précédente, devint notre alliée par son admission dans la confédération du Rhin.
Il est vrai que nous pouvions trouver en Pologne des alliés plus sincères. Pour arriver à la Vistule et nous approcher de Varsovie, il fallait traverser le duché de Posen. Il est évident que la présence de nos troupes allait faire soulever le pays, dans l'espérance de recouvrer son indépendance. Mais cela seul devait inquiéter l'Autriche, qu'il nous importait de ménager. Déjà cette puissance faisait connaître que toutes les pertes qu'elle avait essuyées ne lui permettaient pas de prendre part à la lutte, que la neutralité lui était donc imposée; et, en attendant, elle réunissait un corps de soixante mille hommes pour protéger ses frontières. On sait que ces corps d'observation deviennent bientôt des corps d'armée actifs, et qu'une circonstance que l'on croit favorable change la neutralité en hostilité. Napoléon s'expliqua avec l'Autriche. Il fit entendre que dans le cas du rétablissement de la Pologne, on pourrait lui donner la Silésie en compensation de la Gallicie; si cet arrangement ne convenait pas, il promit que, tout en favorisant l'insurrection de la Pologne russe et prussienne, ce qui était conforme aux droits de la guerre, il n'entreprendrait rien contre les intérêts de l'Autriche. Il annonça d'ailleurs qu'il était prêt à tout événement, et fort disposé à combattre l'Autriche, si, malgré les dispositions bienveillantes qu'il lui témoignait, elle voulait entrer en lutte.
Enfin, des mésintelligences s'étant élevées entre la Turquie et la Russie, mésintelligences entretenues habilement par Napoléon, la Russie s'était vue obligée d'envoyer un corps de soixante mille hommes sur les bords du Dniester.
Ainsi Napoléon allait recommencer la guerre contre la Russie, secondée par l'Angleterre, la Suède, et vingt mille Prussiens, débris de leur armée. Nous avions pour alliés la confédération du Rhin, et bientôt la Turquie. L'Autriche restait inquiète et silencieuse. La Pologne agitée s'apprêtait à se joindre à nous. Telle était la situation au moment de la reprise des hostilités.
Depuis l'Oder jusqu'à la Vistule nous ne devions pas rencontrer d'ennemis. Les Prussiens occupaient Thorn, les Russes approchaient seulement de Varsovie. Voici notre ordre de marche de la droite à la gauche. À l'extrême droite, le prince Jérôme, secondé du général Vandamme, devait occuper la Silésie, faire le siége des places situées sur le haut Oder, telles que Glogau et Breslau, pour nous rendre entièrement maîtres du cours de ce fleuve, le franchir ensuite et couvrir la droite de l'armée en s'appuyant à la frontière d'Autriche. Le maréchal Davout (3e corps) se dirigeait de Cüstrin sur Posen. À sa gauche venait le maréchal Augereau (7e corps), et, plus à gauche encore, le maréchal Lannes (5e corps), partant de Stettin. Tous ces corps réunis formaient quatre-vingt mille hommes. Les 1er, 4e et 6e corps, avec la garde impériale et la réserve de cavalerie restées en arrière, composaient une autre armée de quatre-vingt mille hommes, qui devait appuyer le mouvement de la première.
Ce fut alors que se présenta la question du rétablissement de la Pologne. Le maréchal Davout fut reçu à Posen avec un grand enthousiasme. Le duché de Posen appartenait à la Prusse, et cette province semblait plus impatiente que les autres de secouer le joug étranger. Notre arrivée leur parut le signal de leur indépendance, et, quoique aucun mot n'eût été dit à cet égard, la cause de la Pologne paraissait liée à celle de la France. Les mêmes sentiments se manifestèrent plus tard à Varsovie. On ordonna des levées d'hommes qui se firent d'abord avec facilité. Mais bientôt la haute noblesse polonaise se demanda où la conduirait un entraînement irréfléchi. La fortune des armes pouvait nous devenir contraire, et alors ils retombaient sous le joug des Prussiens et des Russes, irrités de leur révolte. Ils auraient donc voulu que Napoléon prît l'engagement de reconstituer la Pologne, en lui donnant pour souverain un prince de sa famille. La proposition lui en fut faite formellement en leur nom par le prince Murat, lorsqu'il eut, fait son entrée à Varsovie. Cette démarche mécontenta Napoléon. Il comprit très-bien que ce souverain était Murat lui-même, que l'enthousiasme des Polonais, son esprit chevaleresque et son costume déjà à demi polonais, désignaient assez; or, il ne voulait pas qu'on lui fît de conditions. Lui-même était embarrassé des suites que pouvait avoir une démarche aussi significative. La paix devenait plus difficile à conclure avec la Prusse et la Russie. D'ailleurs qu'était-ce que le rétablissement de la Pologne sans la Gallicie, et pouvait-on s'exposer à s'attirer l'Autriche sur les bras? Napoléon voulait donc que les Polonais se donnassent à lui unanimement, sans réserve, sans conditions. Il voulait qu'un grand mouvement national forçât pour ainsi dire la destinée, et que le rétablissement de la Pologne devînt une nécessité. Il n'y avait pas moyen de s'entendre, puisque, comme le dit fort bien M. Thiers: les Polonais demandaient à Napoléon de commencer par proclamer leur indépendance, et que Napoléon leur demandait de commencer par le mériter. D'ailleurs, leur concours pouvait-il inspirer une grande confiance? J'en doutais un peu pour mon compte, et cette opinion ne m'était point particulière. Les maréchaux Lannes et Augereau, marchant à gauche de Posen, trouvaient dans les campagnes les Polonais peu disposés à s'insurger. Ils représentaient à l'Empereur qu'il ne fallait pas se laisser éblouir par l'enthousiasme factice des nobles de Posen; qu'au fond, on les retrouverait toujours légers, divisés, anarchiques, et qu'en voulant les reconstituer en corps de nation, on épuiserait inutilement le sang de la France pour une œuvre sans solidité et sans durée. Aussi Napoléon, évitant de les encourager ou de les décourager entièrement, ne voulut point paraître à Varsovie. Il trouva en eux des auxiliaires utiles, quitte à les sacrifier dans l'occasion, ce qu'il ne manqua pas de faire. Après l'entrée à Posen, on avait marché sur Varsovie. L'armée russe qui l'occupait n'essaya point de la défendre; elle repassa la Vistule en détruisant le pont.
Je reprends l'historique du 6e corps.
J'ai dit que ce corps d'armée faisait partie de la réserve. Nous partîmes à notre tour de Berlin. L'état-major se rendit en poste à Posen, où nous arrivâmes le 15 novembre, pendant que les troupes faisaient leur mouvement. Nous logions chez Mme de Zastrow, femme de l'ancien gouverneur prussien de cette ville, qui avait suivi le roi à Kœnigsberg. Je l'ai vue plusieurs fois; c'était une personne douce et aimable; on pense bien qu'elle était triste et préoccupée. Les malheurs de la Prusse, l'incertitude de la destinée de son mari, la surveillance de trois grandes filles jeunes et belles au milieu d'une armée telle que la nôtre, étaient des motifs suffisants de trouble, et l'on sent combien devait être pénible pour la femme du gouverneur prussien de Posen le spectacle de l'enthousiasme qu'y excitait notre présence. L'Empereur arriva le 27 novembre au soir sans le moindre appareil. Quoiqu'il fît nuit et qu'on ne pût l'apercevoir, mon hôtesse voulut aller au-devant de lui; elle resta longtemps à la pluie et marchant dans la boue, trop heureuse d'avoir vu un instant passer sa voiture. Le 28 novembre, l'armée était entrée à Varsovie. A part l'importance politique de cette conquête, Varsovie nous assurait un point de passage sur la Vistule, et déjà le maréchal Davout avait franchi le fleuve, que les Russes ne défendirent pas plus qu'ils n'avaient défendu la ville. Le maréchal Lannes (5e) le remplaça à Varsovie. Augereau (7e) s'établit au-dessous de Varsovie sur la Vistule, vis-à-vis de Modlin. L'Empereur chargea le maréchal Ney de s'emparer de la ville de Thorn, afin d'avoir deux points sur la Vistule, ce qui était important pour ses opérations ultérieures. Nous partîmes de Posen le 1er décembre, et la 1re brigade arriva le 4 devant Thorn, en passant par Gnesen et Bromberg. Thorn, situé sur la rive droite de la Vistule, n'a sur la rive gauche que le faubourg de Podgurtz. Il fallait donc passer le fleuve pour entrer dans la ville. Quinze mille Prussiens, commandés par le général Lestoco, la défendaient. Le pont de bois qui unissait les deux rives avait été détruit. Le colonel Savary, du 14e de ligne (7e corps), étant resté en arrière, occupait Podgurtz. Informé le 4 que l'ennemi commençait à évacuer la ville, comptant sur la faveur de la population, il eut l'audace de passer la Vistule sur des bateaux, malgré les glaçons, avec une faible partie de son régiment; entreprise d'autant plus hasardeuse que le lit de la Vistule est large en cet endroit et qu'on se trouvait exposé à la fusillade de l'ennemi placé sur l'autre rive. Les bateliers polonais le secondèrent, en se jetant dans l'eau et en tirant les barques au rivage sous le feu de l'ennemi. La 1re brigade du 6e corps, déjà arrivée à Podgurtz, ainsi que je l'ai dit, passa la Vistule, se joignit au 14e et s'empara de la ville.