Le maréchal était, le 4, à Bromberg, à huit lieues en arrière; ce ne fut que le 5 au matin qu'il apprit la prise de la ville. Il se rendit aussitôt au faubourg de Podgurtz, et n'entra à Thorn que le 6 au matin. Je me trouvais seul auprès de lui; et, dès le 5 au soir, il m'envoya à Thorn, qu'occupait déjà la 1re division du 6e corps, réunie au 14e régiment. Je fus heureux de pouvoir complimenter mon ancien chef de bataillon sur la belle conduite de son régiment, et le lendemain il reçut des félicitations bien plus flatteuses que la mienne. Les troupes du 6e corps arrivèrent successivement, et furent placées en cercle sur la rive droite de la Vistule, ayant en tête la cavalerie légère pour se garantir des courses des Cosaques. On s'occupa avec activité à réparer le pont; cette opération ne fut pas aussi facile qu'on le suppose. Le 5 nous étions maîtres de la ville, et le pont fut à peine réparé le 15. Le 59e, qui arriva le dernier, passa la Vistule en bateaux le 13.

J'ai dit que ce dernier régiment était resté en garnison à Magdebourg. Il y séjourna jusqu'au 25 novembre, et arriva à Thorn le 13 décembre, après dix-huit jours de marche sans un instant de repos. Il n'était nullement nécessaire de fatiguer ainsi ce régiment; on pouvait le faire partir un peu plus tôt, ou même lui accorder un ou deux séjours pendant cette longue route. L'officier envoyé de Thorn à Magdebourg pour porter au 59e l'ordre de marcher ne revint qu'avec le régiment. Ainsi, ayant des frais de poste, il mettait dix-huit jours à faire cent dix lieues comme un régiment d'infanterie. C'était assez son usage, pour éviter à la fois les fatigues et les chances de la guerre. Ce nouvel exemple de zèle et d'activité de sa part nous amusa beaucoup.

Varsovie et Thorn étant occupés, Graudenz investi près de tomber en notre pouvoir, l'hiver pouvait être employé au siége de Dantzick, dont la prise nous eût rendus maîtres du cours entier de la Vistule. L'époque de l'année et la difficulté des chemins rendaient nécessaire de prendre des quartiers d'hiver. Napoléon y pensait d'autant plus, qu'il croyait les Russes en pleine retraite sur le Prégel pour couvrir Kœnigsberg.

Bientôt il apprit qu'ils paraissaient s'établir près de Varsovie, entre la Narew et l'Ukra, sur la droite de la Vistule. Ces deux rivières en se réunissant, avant de se jeter dans la Vistule, décrivent un angle, dont le sommet vient s'appuyer sur ce grand fleuve, un peu au-dessous de Varsovie. Les troupes prussiennes, placées entre Dantzick et Kœnigsberg, se liaient aux Russes du côté de Thorn. À peine restait-il vingt mille Prussiens armés, et dix mille composant les garnisons. La première armée russe, commandée par le général Benningsen, occupait la position de la Narew; la seconde, par le général Buxhowden, placée en arrière à Ostrolenka, ces deux armées formant quatre-vingt mille hommes. Dans cette situation, les Russes pouvaient se réunir aux Prussiens vers la mer, et s'appuyant sur la forte place de Dantzick, passer la basse Vistule et nous tourner sur la haute. Ils pouvaient aussi en laissant les Prussiens en observation devant Kœnigsberg, réunir toutes leurs forces dans l'angle formé par l'Ukra et la Narew, et se porter sur Varsovie. Napoléon était en mesure de faire face à ces deux combinaisons et de repousser toutes les tentatives de l'ennemi. Mais il ne lui convenait pas de se laisser attaquer par eux. Il ne lui convenait pas non plus de les laisser s'établir en quartiers d'hiver si proche de lui. Il voulait bien faire reposer ses troupes, en arrêtant la poursuite de l'ennemi; mais il voulait que cet ennemi fût vaincu d'abord, et entièrement vaincu. Il se décida donc à prévenir les Russes; il se flattait de les détruire comme il avait jusqu'à présent détruit toutes les armées ennemies; il voulait au moins les forcer de s'éloigner de Varsovie. Il quitta Posen, où il avait passé dix-neuf jours, et entra la nuit à Varsovie, voulant éviter les réceptions solennelles et tout ce qui pourrait l'engager avec les Polonais. Le 23 décembre il était à la tête de son armée, et dirigea lui-même dans la nuit le passage de l'Ukra à Okumin.

Je ne ferai point le récit des combats livrés les 24, 25 et 26 décembre, sous le nom de batailles de Pultusk et de Golymine. Le 6e corps n'y a pris aucune part, et cet écrit n'est que le journal de l'aide de camp du maréchal Ney. Je dirai seulement que le passage de l'Ukra fut forcé, les Russes poursuivis le 25 et attaqués le 26, par le maréchal Lannes à Okumin, par les maréchaux Davout et Augereau à Golymine. L'ennemi, partout repoussé, perdit quatre-vingts pièces de canon, beaucoup de bagages et vingt mille hommes, tant tués que blessés et faits prisonniers. Les Russes étaient en pleine retraite; et l'Empereur avait réussi dans son projet de les éloigner de Varsovie. Mais le mauvais temps et la nature du terrain rendirent les opérations difficiles et empêchèrent de compléter la victoire. Le terrain est naturellement fangeux, la neige et la pluie le rendirent impraticable, et le nom des boues du Pultusk s'est conservé dans les souvenirs de nos soldats. Les hommes enfonçaient jusqu'aux genoux dans cette boue liquide, et beaucoup d'entre eux y périrent. On pouvait à peine conduire l'artillerie en doublant les attelages. Il en résulta d'abord l'impossibilité de connaître les mouvements de l'ennemi. Ainsi le maréchal Lannes se trouva seul à Pultusk en présence de forces supérieures, parce qu'on croyait que le gros de l'armée ennemie s'était retiré à Golymine. Il en résulta ensuite qu'après la victoire il fut impossible de poursuivre les Russes, et qu'ils purent tranquillement effectuer leur retraite qu'ils essayèrent de transformer en victoire. L'étoile de Napoléon commençait alors à pâlir. Le moment des demi-succès, des triomphes incomplets était arrivé. Ce fut alors aussi que commencèrent les misères de l'armée, le manque de vivres, de fourrages, toutes les privations dont j'aurai occasion de faire le récit. L'attaque contre les Russes fut appuyée à gauche par les 1er et 6e corps, ce dernier formant l'extrême gauche. Nous partîmes donc de Thorn le 18 décembre, en passant successivement à Gollup, Strasburg et Ziélona. Les Prussiens se retiraient à notre approche. La 1re division, qui marchait en tête, les rencontra à Soldau, et les en chassa après une vive résistance: c'était le 26 décembre, jour de la bataille de Pultusk. Je n'assistai point à cette affaire, ayant été envoyé la veille auprès du maréchal Bernadotte, avec lequel nous combinions nos mouvements. Je partis le soir de Ziélona, et après l'avoir cherché inutilement à Biézun, je le trouvai le matin dans un village à trois lieues de là au moment où il allait en repartir. Je fis trois lieues avec lui jusqu'à un village près de Mlawa, d'où il me renvoya le soir même au maréchal Ney, que je trouvai le lendemain matin à Soldau.

C'est la seule fois que j'ai vu le futur roi de Suède, qui me parut bien différent de nos autres généraux. D'abord il était parfaitement aimable, aimable pour tout le monde; première différence. Il le fut beaucoup pour moi, dont il ne connaissait que le nom. Il mangeait avec ses aides de camp, avec les officiers en mission. Mon cheval étant très-fatigué, il m'en fit donner un autre pour faire route avec lui. Le soir de mon départ, le temps était affreux; je lui dis en riant que je tâcherais de ne pas laisser tomber sa dépêche dans la neige. Il me proposa d'attendre au lendemain; il aurait ajouté un postscriptum à sa lettre pour dire au maréchal Ney qu'il m'avait retenu. Je le remerciai, en lui disant qu'à la guerre il ne fallait pas perdre une minute pour se rendre à son poste. Il avait passé toute la soirée à questionner l'homme chez lequel il logeait sur la situation du pays et les mœurs des habitants. Assurément, il avait quelque espérance qu'on penserait à lui en Pologne, et à tout événement, il cherchait à se procurer des renseignements qui pouvaient lui être utiles, comme à se faire partout des partisans et des amis.

Cette première partie de la campagne terminée, l'armée prit ses cantonnements. À l'extrême droite, le 5e corps (Lannes), gardant Varsovie, dans l'angle formé par la Narew, le Bug et la Vistule: position dont on avait chassé les Russes; ensuite le maréchal Davout (3e corps) à Pultusk, Soult (4e corps) à Golymine, Augereau (7e corps) un peu plus en arrière, à Plonsk; Ney (6e corps) aux environs de Mlawa et de Neidenburg, à l'origine des affluents de la Narew, et liant la Grande Armée au 1er corps (Bernadotte) cantonné vers Osterode et s'étendant près de la mer, pour défendre la basse Vistule et protéger le siège de Dantzick que l'on allait entreprendre. Toutes les précautions étaient prises pour faire communiquer entre eux les différents corps; tous les passages sur la Vistule, Varsovie, Thorn, Graudenz (quand il fut en notre pouvoir) mis en état de défense. Quant aux vivres, on donna les ordres nécessaires; mais la saison rendant les arrivages difficiles, j'ai presque toujours vu les soldats réduits à ce qu'ils pouvaient se procurer dans le pays.

Le maréchal Ney porta son quartier général à Neidenbourg, sur la route d'Ostrolenka à Thorn. Nous y restâmes du 27 décembre au 11 janvier 1807, logés dans la maison du bailli, que suivant notre usage nous occupions tout entière, moins deux pièces où il était relégué avec sa famille. Le maréchal, n'ayant lui-même qu'une petite chambre et un cabinet, nous avait abandonné un grand salon, et ne parut pas un instant fatigué du bruit étourdissant que nous lui faisions toute la journée. À part des chansons et des facéties, les jeux de hasard faisaient notre principale occupation; souvent, et heureusement à tour de rôle, l'un de nous se couchait, n'ayant plus un sou. La joie des vainqueurs, aussi bruyante que la colère des vaincus, s'augmentait encore du son d'une trompette que l'un de nous s'était procurée. Pour le coup, le maréchal demanda grâce, et la trompette disparut. J'admirai tant de patience; mais le jour du départ fut le jour des représailles. En montant à cheval, il ne trouva pas son guide; il nous entendit faire quelques plaisanteries assez innocentes; alors il nous dit que nous ne pensions qu'à des balivernes, que nous n'apprendrions rien, ne serions bons à rien. Il mit son premier aide de camp aux arrêts, parce qu'il ne savait pas nous faire servir; enfin, il se vengea en un quart d'heure de la contrainte qu'il éprouvait depuis quinze jours. Le maréchal ne savait pas faire une réprimande de sang-froid. Il se taisait, ou il s'emportait au delà de toutes les bornes. Malgré cette violence de caractère, son cœur était bon, son esprit parfaitement juste, son jugement sain: qualités bien précieuses dans un militaire.

Le repos ne fut pas long pour le 6e corps. Le 11 janvier, nous partîmes de Neidenbourg pour Wartembourg et Allenstein. L'avant-garde du général Colbert occupait Bartenstein; elle devait pousser ses avant-postes le plus près possible de Kœnigsberg. Les divisions d'infanterie suivirent le mouvement à d'assez grandes distances. Le maréchal fit une course rapide à Bartenstein, où je l'accompagnai. M. Thiers dit qu'il fut au moment de prendre Kœnigsberg; c'est aller trop loin. Je ne pense pas que l'avant-garde dépassât jamais Preussich-Eylau, et même dans l'affaiblissement physique et moral où était tombée l'armée prussienne, il eût fallu plus qu'une brigade de cavalerie pour entrer à Kœnigsberg. Quel était donc le but de ces mouvements que l'Empereur n'avait pas ordonnés? C'était d'abord de se procurer des vivres dont nous avions grand besoin; ensuite de s'approcher de Kœnigsberg, d'avoir peut-être la gloire d'y entrer le premier. Je ne sais à quelle occasion le maréchal Ney conclut à Bartenstein un armistice de quelques jours avec l'avant-garde prussienne. Mais comme il fallait expliquer à l'Empereur tous ces mouvements, je fus envoyé de Bartenstein à Varsovie. Jamais je ne fis un voyage aussi difficile; le récit suivant en fera juger.

Je partis le 15 au soir de Bartenstein en traîneau par un temps épouvantable; des chevaux de poste me conduisirent par Heilsberg, Allenstein et Neidenbourg jusqu'à Mlawa, où commencèrent mes misères. Le pays dans lequel j'entrai était ruiné par le passage des troupes russes et françaises, par la bataille de Pultusk et de Golymine. J'eus beaucoup de peine à avoir des chevaux à Mlawa. Ce fut bien une autre affaire à Ciechanow, où j'arrivai le 17; il fallut persécuter le bourgmestre et les juifs, notre seule ressource en Pologne, puisqu'ils entendent seuls l'allemand. Enfin j'obtins deux rosses et une mauvaise charrette qui devait me traîner jusqu'à Pultusk. La gelée avait succédé au dégel. On voyait de Ciechanow à Pultusk les chevaux et les voitures d'abord enfoncés dans la boue, en ce moment incrustés dans la terre gelée. Les villages étaient entièrement dévastés. À une lieue de Ciechanow, une roue de ma charrette cassa; on prit du temps pour la réparer. À Golymine, quoique mes chevaux fussent épuisés de fatigue, il fallut marcher encore, n'ayant pu en trouver d'autres. Mon postillon m'assura qu'on en trouverait à Pezemodowo, village à deux lieues de Pultusk. J'y arrivai le soir, et je descendis au château, où l'état-major d'un régiment du 4e corps me donna l'hospitalité. On me promit des chevaux, que j'attendis longtemps, et qui me menèrent à Pultusk; là, j'attendis plus longtemps encore deux chevaux, un mauvais traîneau et un postillon complètement sourd et qui ne savait que le polonais. À une lieue de Pultusk, le traîneau cassa en mille pièces au milieu d'un bois. Je me mis à pied, précédé de mon postillon à cheval, après avoir chargé sur ses épaules un paquet que je portais au major général. Après avoir fait près de quatre lieues à pied et dans cet équipage, j'arrivai au point du jour à un village dont les seigneurs, qui parlaient latin, me promirent des chevaux, que je fus pourtant obligé de prendre moi-même de force chez les paysans. J'arrivai à Siérosk, où je trouvai enfin les postes rétablies. Je passai le Bug dans un bac, le pont n'étant pas encore raccommodé. Les glaçons rendaient le passage assez difficile, mais j'arrivai à bon port. Mes chevaux me conduisirent à Nieporen, et ceux de cette dernière poste à Varsovie, où je terminai heureusement un aussi singulier voyage.