Le 6, nous passâmes la Passarge et arrivâmes à Wormditt. La marche fut paisible, le général Lestocq ayant gagné de l'avance pendant que nous combattions son arrière-garde. En repassant sur la rive droite de la Passarge, nous nous trouvions sur la route et en arrière de la Grande Armée. Ce même jour, dans la soirée, Benningsen arrivait à Landsberg, où il voulait s'arrêter; il posta dans ce but un fort détachement d'infanterie et de cavalerie au village de Hoff; la cavalerie du prince Murat renversa d'abord la leur, puis leur infanterie après une résistance opiniâtre; une division du 4e corps compléta la défaite. Benningsen ne pouvant plus conserver Langsberg, se retira dans la nuit à Eylau.

Notre armée y arriva dans la soirée du 7. Un combat sanglant eut lieu à Ziegelhoff avec l'arrière-garde ennemie, qui se replia et fut poursuivie jusque dans Eylau, où Napoléon s'établit.

Sur ces entrefaites, le maréchal Ney recevait, dans la nuit du 6 au 7, l'ordre de marcher sur Kreutzbourg, et d'en approcher le plus possible. On battit la générale au point du jour, et l'on fit attendre longtemps les troupes avant de partir. La générale doit se réserver pour les occasions pressantes; il faut alors s'assembler vite et partir sur-le-champ. Après une marche de huit lieues, qui ne fut point inquiétée, le 6e corps traversa le champ de bataille de Hoff couvert de cadavres et s'arrêta à Landsberg.

Depuis l'arrivée de l'Empereur, l'armée russe se retirait pas à pas, en se rapprochant de Kœnigsberg. Le général paraissait chercher une position favorable pour faire halte et décider cette grande querelle. Il crut l'avoir trouvée dans les environs de Preussich-Eylau, et concentra son armée en arrière de cette ville. D'ailleurs étant serré de près, il crut qu'il valait mieux s'arrêter, faire face à l'ennemi et livrer bataille dans un terrain convenable que de se laisser ainsi poursuivre à outrance et détruire en détail. L'Empereur ignorait cette détermination, et ne la connut que dans la nuit du 7 au 8. Le maréchal Ney, qui n'en avait aucune idée, m'envoya au quartier général le 7 au soir. Il rendait compte à l'Empereur de sa longue marche pour gagner Landsberg et annonçait qu'il continuerait le lendemain son mouvement sur Kreutzbourg, en poussant devant lui le général Lestocq. C'est la plus importante mission que j'aie remplie, et la plus singulière par ses circonstances; elle mérite donc d'être racontée avec quelques détails.

Je partis de Landsberg, le soir à neuf heures, dans un traîneau. En quittant la ville, les chevaux tombèrent dans un trou; le traîneau s'arrêta heureusement au bord du précipice, dont ils ne purent jamais sortir. Je revins à Landsberg, et je pris un de mes chevaux de selle. Le temps était affreux; mon cheval s'abattit six fois pendant ce voyage; j'admire encore comment je pus arriver à Eylau. Les voitures, les troupes à pied, à cheval, les blessés, l'effroi des habitants, le désordre qu'augmentaient encore la nuit et la neige qui tombait en abondance, tout concourait dans cette malheureuse ville à offrir le plus horrible aspect. Je trouvai chez le major général un reste de souper que dévoraient ses aides de camp, et dont je pillai ma part. Ayant reçu l'ordre de rester à Eylau, je passai la nuit couché sur une planche, et mon cheval attaché à une charrette, sellé et bridé. Le 8, à neuf heures du matin, l'Empereur monta à cheval, et l'affaire s'engagea. Au premier coup de canon, le major général m'ordonna de retourner auprès du maréchal Ney, de lui rendre compte de la position des deux armées, de lui dire de quitter la route de Kreutzbourg, d'appuyer à sa droite, pour former la gauche de la Grande Armée, en communiquant avec le maréchal Soult.

Cette mission offre un singulier exemple de la manière de servir à cette époque. On comprend l'importance de faire arriver le maréchal Ney sur le champ de bataille. Quoique mon cheval fût hors d'état d'avancer même au pas, je savais l'impossibilité de faire aucune objection. Je partis. Heureusement j'avais vingt-cinq louis dans ma poche; je les donnai à un soldat qui conduisait un cheval qui me parut bon. Ce cheval était rétif, mais l'éperon le décida. Restait la difficulté de savoir quelle route suivre. Le maréchal avait dû partir à six heures de Landsberg pour Kreutzbourg. Le plus court eût été de passer par Pompiken, et de joindre la route de Kreutzbourg. Mais le général Lestocq se trouvait en présence du maréchal; je ne pouvais pas risquer de tomber entre les mains d'un parti ennemi; je ne connaissais pas les chemins, et il n'y avait pas moyen de trouver un guide. Demander une escorte ne se pouvait pas plus que demander un cheval. Un officier avait toujours un cheval excellent, il connaissait le pays, il n'était pas pris, il n'éprouvait pas d'accidents, il arrivait rapidement à sa destination, et l'on en doutait si peu, que l'on n'en envoyait pas toujours un second; je savais tout cela. Je me décidai donc à retourner à Landsberg, et à reprendre ensuite la route de Kreutzbourg, pensant qu'il valait mieux arriver tard que de ne pas arriver du tout. Il était environ dix heures, le 6e corps se trouvait à plusieurs lieues de Landsberg, et engagé avec le général Lestocq. Enfin, je vins à bout de joindre le maréchal à deux heures. Il regretta que je fusse arrivé si tard, en rendant justice à mon zèle et en convenant que je n'avais pu mieux faire. À l'instant même il se dirigea sur Eylau, et il entra en ligne à la fin de la bataille, à la chute du jour. Le général Lestocq, attiré comme nous sur le terrain, y était arrivé plus tôt. Si je n'avais pas éprouvé tant d'obstacles dans ma mission, nous l'aurions précédé, ce qui valait mieux que de le suivre.

Que s'était-il passé pendant cette terrible journée, dont j'ai à peine vu le commencement et la fin? J'en dirai un mot selon mon habitude.

Le 8, au matin, quand la bataille s'engagea, Napoléon n'avait sous sa main que les 4e et 7e corps, la cavalerie et la garde impériale. Le 3e corps (Davout) était sur la droite à Bartenstein, à moins de quatre lieues; le 6e corps, sur la gauche, dans la direction de Kreutzbourg, ainsi que je l'ai dit. Selon M. Thiers, Napoléon envoya dans la soirée du 7 plusieurs officiers aux maréchaux Davout et Ney pour les ramener sur le champ de bataille[20]. C'est une erreur en ce qui concerne le maréchal Ney; il ne reçut aucun avis, et ne se doutait pas de la bataille quand je le joignis le 8 à deux heures, dans la direction de Kreutzbourg.

Les Russes étaient rangés sur deux lignes en avant d'Eylau, faisant face à la ville, appuyés par de fortes réserves, la cavalerie sur les ailes, le front couvert par trois cents bouches à feu. Du côté des Français, le 4e corps occupait la gauche et la ville d'Eylau comme un bastion avancé; le 7e corps (Augereau) le centre, à droite de la ville, jusqu'au village de Rothenen. C'est à droite de ce dernier village que l'on attendait le 3e corps (Davout). L'affaire commença par une épouvantable canonnade, qui embrasa Eylau et Rothenen, et fit éprouver aux deux armées des pertes supportées avec un courage héroïque. Napoléon attendait pour agir l'arrivée du 3e corps (Davout). Il parut à l'extrême droite et fit replier l'avant-garde ennemie. Le 7e corps se porta en avant entre Eylau et le 3e corps; ce corps d'armée, presque détruit par la mitraille, fut obligé de se replier. L'infanterie russe s'avançait sur le centre de la position. Un effort incroyable de notre cavalerie la repoussa. Le 3e corps, au milieu d'une lutte acharnée, commençait à tourner la gauche de l'ennemi. Le général Lestocq, arrivant de Kreutzbourg, rétablit un instant le combat; mais ses efforts ne purent regagner le terrain perdu, et le maréchal Davout conserva sa position. Les deux armées, épuisées de fatigue, auraient peut-être recommencé la lutte, quand le maréchal Ney arriva à Schmoditten sur la droite des Russes. Benningsen, craignant d'être enveloppé, dirigea contre ce village une attaque que la brigade Liger-Belair (6e léger, 39e) repoussa énergiquement. Benningsen prit alors le parti de la retraite.

Nous ignorions cette détermination, et le maréchal Ney en particulier ne connaissant pas les détails de la bataille, croyait qu'elle recommencerait le lendemain. Le 6e corps, arrivé le dernier, et n'ayant pas pris part à l'action, devait naturellement être engagé le premier. Une misérable cabane réunit à Schmoditten l'état-major. Le paysan qui l'habitait avait été tué, je ne sais par qui, ni comment. Pour tout souper, le maréchal prit comme nous sa part d'une mauvaise oie. Il nous exhorta à nous reposer, en annonçant la bataille pour le lendemain. S'il le faut, ajouta-t-il, je mettrai pied à terré, le sabre à la main, et j'espère qu'on me suivra. Nous l'assurâmes que nous serions tous heureux et fiers de vaincre ou de mourir avec lui. Il s'étendit ensuite sur une planche, et dormit d'un profond sommeil. Le 9 au matin, ainsi que je l'ai dit, l'ennemi s'était retiré. Le 6e corps devait occuper Eylau et les environs. Avant de rentrer, nous allâmes voir le champ de bataille. 11 était horrible et littéralement couvert de morts. Le célèbre tableau de Gros n'en peut donner qu'une bien faible idée. Il peint du moins avec une effrayante vérité l'effet de ces torrents de sang répandus sur la neige. Le maréchal, que nous accompagnions, parcourut le terrain en silence, sa figure trahissait son émotion; et il finit par dire en se détournant de cet affreux spectacle: «Quel massacre, et sans résultat!» Nous rentrâmes à Eylau, dont le lugubre aspect ne pouvait pas adoucir l'impression que nous avait causée le champ de bataille. Les maisons étaient remplies de blessés auxquels on ne pouvait donner aucun secours, les rues pleines de morts, les habitants en fuite; nous-mêmes n'ayant littéralement rien à manger. Il faisait un temps épouvantable, et ceux qui ont fait la guerre savent combien cette circonstance augmente la fatigue, et rend plus sensibles les privations. Il n'en fallait pas moins poursuivre l'ennemi qui se retirait derrière la Prégel pour couvrir Kœnigsberg. Le prince Murat suivit les Russes jusqu'à la Frisching, petite rivière qui coule de la ligne des lacs à la mer, à quatre lieues en avant de Kœnigsberg; le 6e corps, moins fatigué que les autres, le suivit aux avant-postes, les 3e et 4e marchèrent un peu en arrière.