Maintenant à quel parti s'arrêter? Allait-on poursuivre les Russes? fallait-il prendre en arrière des quartiers d'hiver? Les Russes, retirés derrière la Prégel et à Kœnigsberg même, se préparaient à s'y défendre; les murs garnis d'artillerie, la ville entourée de quelques ouvrages construits à la hâte, pouvaient offrir de la résistance. Si l'on réussissait, la Prusse entière était conquise, une partie de l'armée russe prise dans Kœnigsberg, l'autre forcée de se retirer derrière le Niémen. Mais si l'on échouait, la retraite nous eût exposés aux plus grands revers. Pour le comprendre, il faut se rendre compte de la situation matérielle et morale de l'armée française à cette époque, situation, que les historiens n'ont point assez expliquée.
Voici quel était l'état des présents sous les armes au commencement de février, époque de la reprise des hostilités:
Le maréchal Lannes (5e corps) 12,000 hommes.
— Davout (3e — ) 18,000 —
— Soult (4e — ) 20,000 —
— Augereau (7e — ) 10,000 —
— Ney (6e — ) 10,000 —
— Bernadotte (1er — ) 12,000 —
— Oudinot (grenadiers réunis) 6,000 —
La garde 6,000 —
La cavalerie de Murat 10,000 —
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Total 104,000 hommes.
On voit que, depuis l'ouverture de la campagne, l'armée se trouvait diminuée d'un tiers, et que le 6e corps en particulier, qui n'avait paru ni à Pultusk, ni à Eylau, et dont l'avant-garde seule combattait à Iéna, le 6e corps ne comptait plus que dix mille hommes au lieu de vingt mille; et cependant douze mille recrues rejoignirent successivement les différents corps, et tous les chevaux de l'Allemagne avaient été enlevés pour remonter la cavalerie. Dans le mois de février, l'armée éprouva de nouvelles pertes par les maladies et les combats d'avant-garde. À Eylau, elle eut dix mille hommes hors de combat, dont trois mille morts. Je sais que cinquante-quatre mille Français combattirent soixante-douze mille Russes, que nos deux cents bouches à feu répondaient aux quatre cents de l'ennemi; je sais que leur perte fut de trente mille hommes; mais enfin notre armée n'en était pas moins elle-même considérablement affaiblie. Il s'en fallait que cette énorme diminution d'hommes fût réelle. On comptait soixante mille absents, presque tous maraudeurs.
L'amour du pillage n'était pas leur seul motif; la nécessité de se procurer des vivres semblait les justifier. Jamais on n'a donné plus d'ordres que Napoléon pour assurer les subsistances de son armée; jamais il n'y en eut de plus mal exécutés. D'abord, quelques-uns étaient inexécutables, et l'on reconnaissait déjà les illusions ou le charlatanisme de celui qui devait ordonner un jour de protéger les paysans qui apporteraient des vivres au marché de Moscou. Découvrir les denrées cachées, en faire venir de Varsovie, réparer les fours, les moulins, faire des distributions régulières, établir des magasins de réserve, tout cela est bien sur le papier; mais ceux qui ont fait cette campagne savent ce qui nous en revenait. On a donc eu tort de dire que l'armée avait le nécessaire et quelquefois davantage. Je puis assurer au contraire qu'avec des ordres si bien donnés en janvier, notre corps d'armée mourait de faim en mars. Napoléon en convenait lui-même quelquefois. Nous sommes au milieu de la neige et de la boue, écrivait-il à son frère Joseph, sans vin, sans eau-de-vie, sans pain. Mais fallait-il rassurer l'opinion publique qui s'inquiétait des souffrances de nos soldats: J'ai de quoi nourrir l'armée pendant un an, écrivait-il au ministre de la police; il est absurde de penser qu'on peut manquer de blé, de vin, de pain et de viande en Pologne. Cette viande se bornait souvent aux cochons de lait, dont la chair malsaine causa des dyssenteries dans l'armée et jusque dans notre état-major.
Les traînards, en dévastant le pays, privaient l'armée des ressources qu'elle aurait pu se procurer régulièrement. Ils augmentaient la fatigue des soldats restés sous les drapeaux et forcés de faire le même service avec un bien moins grand nombre d'hommes. Quelques-uns se demandaient si ce n'était pas une duperie, tandis qu'ils pouvaient vivre plus à l'aise, et l'exemple des maraudeurs devint contagieux. Le froid augmenta bientôt leurs souffrances, car à la fin de février, le thermomètre descendit à dix degrés. Le découragement et la tristesse s'emparèrent surtout de la cavalerie, dont les chevaux se soutenaient à peine. Cette arme est moins propre que l'infanterie à supporter toutes les misères de la guerre. Il ne faut à l'infanterie que du pain et des souliers. Il faut de plus à la cavalerie le ferrage et la nourriture des chevaux. Dans cette situation, les Cosaques se rendirent redoutables. Leurs chevaux exigent moins de soins; l'homme et sa monture sont faits au climat.
Napoléon se décida donc à rétrograder et à reprendre les cantonnements que nous occupions, en les modifiant comme je vais le dire. Nous nous attendions même à repasser la Vistule, et avec une armée si épuisée, et atteinte même dans son moral, ce parti semblait inévitable. Napoléon en jugea autrement. Repasser la Vistule était s'avouer vaincu; au contraire, reprendre les anciens cantonnements pouvait s'expliquer par la nécessité de donner du repos à ses troupes, après une excursion dans laquelle nous avions eu tout l'avantage. On se préparait ainsi à terminer complétement au printemps cette terrible lutte.
La retraite commença le 17 février. Le 6e corps, auquel on adjoignit une division de cavalerie, fut chargé de l'arrière-garde. Nous partîmes de Mülhausen, et arrivâmes à Eylau sans être inquiétés. Le 18, on se dirigea sur Landsberg. L'Empereur avait laissé à Eylau un officier chargé de faire transporter les nombreux blessés que renfermaient cette ville et les environs. Le mauvais temps, les difficultés des transports, l'état de plusieurs de ces malheureux, obligèrent d'en abandonner un grand nombre. Je fus chargé ce jour-là de suivre le général Colbert, qui couvrait la retraite. Nous partîmes donc les derniers. La route était couverte de voitures, de chariots de toute espèce, qui restaient enfoncés dans la neige. Beaucoup de blessés, réfugiés dans ces voitures, nous conjuraient vainement de ne pas les abandonner; j'arrêtai même à temps l'explosion de deux caissons hors la route, que l'on voulait faire sauter, lorsque je m'aperçus qu'ils étaient remplis de blessés. Le général envoya un officier pour recommander tous ces malheureux au bourgmestre d'Eylau et au commandant de l'avant-garde russe, dont les Cosaques occupaient déjà la ville. Je retournai bientôt auprès du maréchal à Landsberg, et je pris quelque repos après une journée aussi pénible qu'affligeante.