Le maréchal Ney se porta à Freymarck le 19, et le 20 à Guttstadt, où nous passâmes huit jours. Le 28, nous nous retirâmes jusqu'à Allenstein; l'avant-garde arrêtée à moitié chemin de Guttstadt. Le 22, je portai des dépêches à l'Empereur à Osterode; j'ai fait rarement un aussi pénible voyage. La neige ne cessait de tomber; il faisait un temps épouvantable, et je crus avoir un bras gelé. Nous manquions de tout, même au quartier général.
Benningsen nous suivit de loin avec des forces assez considérables. Il se vantait de n'avoir jamais quitté l'offensive; vainqueur à Pultusk, vainqueur à Eylau, il se donnait l'air de poursuivre une armée vaincue. Napoléon voulut le repousser à son tour, lui montrer que sa retraite était volontaire, et lui ôter l'envie d'inquiéter nos cantonnements. Déjà la division Dupont venait de prendre Braunsberg à l'embouchure de la Passarge. Le 2 mars, l'Empereur envoya au 6e corps l'ordre de prendre Guttstadt, que l'ennemi abandonna en nous laissant quelques magasins. Nous le poursuivîmes sur la route de Heilsberg. Nos tirailleurs chassèrent les Cosaques du village de Schmolaynen. L'ennemi fit sa retraite par les bois qui séparent Schmolaynen de Péterswald. L'affaire avait duré presque toute la journée. On ne perdit pas cependant beaucoup de monde. Nous regrettâmes M. Talbot, aide de camp du général Dutaillis, officier d'un grand mérite, qui unissait toutes les vertus sociales à toutes les qualités militaires. Le quartier général s'établit à Guttstadt, l'avant-garde à Péterswald. Les 4 et 5, quelques combats d'avant-garde eurent lieu encore à Péterswald et à Zechern.
Les Russes se replièrent ensuite et prirent leurs quartiers d'hiver comme nous les nôtres, dont voici la disposition:
Au mois de décembre, les corps de la Grande Armée se concentraient autour de Varsovie. Cette fois, la ville parut suffisamment défendue par les Polonais, les Bavarois et le 5e corps, où le maréchal Masséna venait de succéder au maréchal Lannes. Napoléon établit donc son armée en avant de la basse Vistule, derrière la Passarge, ayant Thorn à sa droite, Elbing à sa gauche, Dantzick sur ses derrières, son centre à Osterode, ses avant-postes entre la Passarge et l'Alle.
Les différents corps se trouvaient ainsi répartis: de la gauche à la droite, le 1er corps (Bernadotte), sur la Passarge, de Braunsberg à Spaden; le 4 (Soult), au centre à Liebstadt et Mohrungen, le 3e (Davout), entre l'Alle et la Passarge, à Allenstein et Hohenstein; le 6e (Ney), à l'avant-garde, entre ces deux mêmes rivières, à Guttstadt; le quartier impérial à Osterode; la cavalerie sur les derrières pour se refaire et nourrir ses chevaux, qui avaient tant souffert[21].
Dans cette position, Napoléon pouvait se porter sur Kœnigsberg et tourner la droite des Russes, s'ils marchaient sur Varsovie; il pouvait aussi réunir facilement toute son armée, s'ils avaient l'audace de l'attaquer. En même temps, il protégeait le siège de Dantzick, opération importante à laquelle on employa l'hiver.
L'armée resta tranquillement dans ses cantonnements pendant quatre mois, l'armée russe nous faisant face, ses grand'gardes en vue de celles du maréchal Ney. Ainsi se termina la campagne d'hiver.
Je m'arrête ici, hélas! la campagne du printemps suivant a été nulle pour moi. J'ajoute quelques réflexions sur l'impression que causèrent en France et en Allemagne les événements que j'ai racontés.
Je l'ai dit, après la bataille de Pultusk, le prestige de l'Empereur était sinon détruit, du moins considérablement affaibli. Cette campagne d'hiver aurait fait la gloire de tout autre.
Benningsen, vaincu à Pultusk, cherchait à surprendre nos cantonnements. Deux faibles corps d'armée lui résistaient; l'Empereur arrivant lui-même venait de le vaincre à Eylau et de le repousser jusque sous les murs de Kœnigsberg. C'était beaucoup pour tout autre; ce n'était pas assez pour Napoléon. Avec lui l'ennemi vaincu devait être détruit. Une victoire incomplète semblait un échec. Or, Benningsen à Pultusk se retirait sans être poursuivi; et si, après Eylau, il s'était replié sous les murs de Kœnigsberg, il en était sorti peu de jours après pour suivre Napoléon, qui se retirait à son tour. Enfin, il venait audacieusement de placer ses cantonnements vis-à-vis les nôtres. Assurément on ne reconnaissait pas là le vainqueur de Marengo, d'Austerlitz, d'Iéna. Le récit des derniers événements inquiéta Paris et la France presque autant que la nouvelle d'une défaite. La malveillance se plut à aggraver nos pertes, les souffrances de nos soldats, l'attitude encore menaçante des Russes. La correspondance de Napoléon avec ses ministres prouve qu'il attachait de l'importance à démentir ces nouvelles, souvent bien exagérées, et lui-même dans la réfutation passait souvent la mesure: «Quand je ramènerai mon armée en France, écrivait-il au ministre de la police, on verra qu'il n'en manque pas beaucoup à l'appel.» C'était pousser loin l'exagération.