Si les nouvelles de l'armée causaient en France de l'inquiétude et de l'agitation, on peut se figurer quelle impression elles produisaient en Allemagne et surtout en Prusse. Pour bien le comprendre cependant, il faudrait se rendre compte des souffrances du pays, et, sans l'avoir vu de près comme nous, il est difficile de s'en faire une idée. J'ai dit combien les habitants de la Souabe supportaient impatiemment le long séjour de l'armée française. Et si nos exigences paraissaient intolérables à nos alliés en temps de paix, qu'était-ce donc pour nos ennemis et pendant la guerre? Le passage des troupes aurait seul suffi à épuiser le pays. Nous étions nourris à discrétion, et un régiment logé dans un village prenait tout pour lui, sans s'embarrasser de ceux qui devaient le suivre. Les nouveaux venus à leur tour ne se montraient pas moins difficiles, et ce passage de troupes se renouvelait tous les jours. Ce n'étaient-là pourtant que des malheurs nécessaires. Il faut y ajouter les maraudeurs qui parcouraient le pays, le mettant à contribution, exigeant de l'argent, du drap, des chevaux, des voitures, emprisonnant les habitants jusqu'à ce qu'on eût satisfait à leurs exigences; les uns employant la force ouverte, d'autres ayant l'effronterie de se dire chargés de faire rentrer les contributions, fabriquant à cet effet de faux ordres, s'affublant même d'épaulettes et de décorations. Ajoutez aussi les contributions véritables imposées par Napoléon, impositions ordinaires et extraordinaires. Joignez à tant de maux la souffrance morale, l'humiliation de voir la Prusse conquise, et conquise si précipitamment, vous comprendrez avec quelle impatience on attendait les nouvelles de l'armée, avec quel empressement on accueillait celles qui nous étaient défavorables. C'était surtout à Berlin que cette agitation se faisait sentir. La police parvenait à peine à empêcher la circulation des pamphlets contre Napoléon, des fausses nouvelles que l'on se plaisait à répandre. Le général Clarke, gouverneur de la Prusse, y employait tous ses soins. Il se montrait également sévère envers les Français qui commettaient le moindre désordre. C'était un devoir de justice, d'humanité, et en même temps cet esprit de justice servait nos intérêts, en montrant aux habitants que nous ne voulions faire peser sur eux que les maux inévitables de la guerre.

* * * * *

Je reprends mon histoire personnelle, n'ayant malheureusement maintenant rien de plus intéressant à raconter. Mon sort s'était un peu amélioré, malgré mon peu de ressources; j'avais trouvé moyen de joindre deux montures assez médiocres à mon cheval isabelle. Je m'accoutumais à mon nouveau service; et après avoir rempli des missions aussi pénibles que celles que j'ai racontées, aucune ne pouvait plus m'effrayer. Mes rapports avec mes camarades étaient des plus agréables; le maréchal me témoignait de la bienveillance. Pourtant dans les derniers jours de février je ne sais quelle tristesse s'empara de moi. Sans croire aux pressentiments, je l'ai toujours regardée comme l'annonce du malheur qui allait m'arriver.

La rigueur du froid, la mauvaise nourriture, la misère des soldats pouvaient à elles seules expliquer cette disposition. Je n'avais pas encore vu de retraite. Je n'avais pas vu nos blessés abandonnés dans la neige, nos caissons tombant au pouvoir de l'ennemi. La mort de Talbot m'affligea sensiblement; ses excellentes qualités nous le rendaient cher à tous, et il me témoignait une amitié toute particulière. Ce jour-là, lui-même semblait frappé. Au moment où le maréchal l'envoya porter un ordre à un bataillon qui se trouvait à cent pas, il demanda d'un air égaré où était ce bataillon. Le maréchal le lui montra avec humeur; il partit, et un boulet lui fracassa la hanche. Je passai près de lui en ce moment. Je crois voir encore sa noble figure à peine altérée par la souffrance et par l'approche de la mort; je crois entendre le son de voix doux et affectueux avec lequel il me dit: Adieu, Montesquiou. Nous assistâmes le lendemain à un service pour lui dans l'église de Guttstadt. La vue d'une église où malheureusement nous n'entrions guère, les cérémonies religieuses, les prières pour les morts m'attendrirent, ranimèrent dans mon cœur des sentiments affaiblis, mais jamais éteints, et augmentèrent le trouble que j'éprouvais depuis quelques jours.

Le matin du 5 mars (jour de la dernière affaire), nous trouvant aux avant-postes au village de Zechern, le maréchal m'envoya auprès du maréchal Soult, à Elditten, (entre Guttstadt et Liebstadt), pour l'informer de l'engagement de la veille. Le général Dutaillis me traça ma route par Mawern, Freymarck, Arensdorf et Dietrichsdorf. L'indication de Freymarck était plus qu'une imprudence. Ce point, fort en dehors de la ligne de nos avant-postes, pouvait être occupé par les Russes; mais j'ai déjà dit que n'ayant pas de cartes nous ignorions toujours notre position et celle de l'ennemi. La direction donnée par le chef d'état-major me semblait certaine, et je n'aurais ni osé, ni cru nécessaire de demander une explication. Depuis deux jours j'avais un excellent cheval pris à un officier cosaque; heureuse fortune qui m'avait rendu courage et confiance. Je partis donc avec un hussard et un guide; je partis sans savoir que je disais adieu à mes compagnons d'armes, sans prévoir où cette malheureuse mission allait m'entraîner.

CHAPITRE VI

CAMPAGNE DE PRUSSE ET DE POLOGNE.—1806-1807.

IIIe PARTIE.

JE SUIS PAIT PRISONNIER LE 5 MARS 1807.—RECIT DE MA CAPTIVITÉ.—PAIX DE
TILSITT.—OBSERVATIONS SUR LES OPÉRATIONS DU 6e CORPS PENDANT CETTE
CAMPAGNE.—MA RENTRÉE EN FRANCE.

Mon fatal ordre de route me conduisit d'abord à Mawern, occupé par une compagnie de voltigeurs, qui en avait barricadé toutes les issues. Cette précaution aurait dû me faire comprendre que l'ennemi n'était pas loin; mais confiant dans mon itinéraire, je vis sans inquiétude se fermer derrière moi la barrière qui allait me séparer pour longtemps de l'armée française. Je ne fus pas plus inquiet en distinguant de loin quelques cavaliers dans la plaine, ne doutant point qu'ils ne fussent des nôtres. La route de Freymarck traverse un bois, où je fus cerné par un régiment de hussards russes en reconnaissance. Les hussards paraissant à la fois de tous côtés, m'interdirent également la fuite et la résistance. Je pris sur-le-champ mon parti. Le sang-froid ne m'a jamais quitté dans les grandes occasions; jamais je n'essayai de lutter contre des maux sans remède. Un officier reçut mon épée. Il me traita fort bien, et me conduisit à Launau, quartier général de l'avant-garde. Le général Pahlen, depuis ambassadeur en France, qui la commandait, me reçut avec politesse et m'offrit à manger. J'acceptai, quoique n'en ayant aucune envie, mais par la curiosité de voir dans quelle situation l'ennemi se trouvait par rapport à nous. Le général Pahlen me donna de bonne viande, d'excellent vin; assurément nos généraux n'auraient pas pu traiter aussi bien leurs prisonniers. Aussitôt il m'envoya au général en chef à Heilsberg. Celui-ci me reçut mieux encore, et recommanda à ses aides de camp de me faire reposer et de me garder auprès d'eux.