C'est un affreux malheur pour un militaire que d'être fait prisonnier, surtout dans de telles circonstances. Un jour de bataille, tout le monde s'y attend: vous êtes renversé dans une charge et tout est dit. Mais en mission, au milieu de la sécurité la plus parfaite, se voir enlever brusquement à sa carrière, perdre ses espérances d'avancement et de gloire, devenir inutile à son pays, entendre désarmé le récit des événements de la guerre, quelquefois des succès de l'ennemi, toujours de ses fanfaronnades: mais se voir séparé de compagnons d'armes, que l'habitude et la communauté de dangers avaient, rendus vos amis, se trouver doublement séparé de sa famille, dont on ne recevra plus de nouvelles, et tout cela en un clin d'œil; c'est une des épreuves les plus douloureuses que l'on puisse subir. Ajoutez encore qu'un jeune officier craint qu'on ne lui reproche son malheur, qu'on ne l'accuse de n'avoir pas su son chemin, de ne pas s'être défendu quand il aurait pu le faire. Il craint de perdre la récompense de son zèle, le fruit de tant de dévouement, de fatigues, de dangers. Toutes ces réflexions, qui m'assaillirent au premier instant, prenaient de moment en moment de nouvelles forces. Pourtant, accablé de fatigue à la fin d'une journée commencée auprès du maréchal Ney et terminée auprès du général Benningsen, je dormis profondément, et le lendemain au réveil ma douleur n'en fut que plus vive et plus profonde. Enfin j'essayai de reprendre courage, d'observer dans l'intérêt de mon instruction un spectacle si inattendu, et par l'examen de l'armée russe de juger quelles chances la suite de la guerre offrait à l'armée française.
Le général Benningsen portait son quartier général à Bartenstein et m'emmena avec lui. L'état-major était nombreux; je me croyais le jouet d'un mauvais rêve en revoyant cette route que j'avais faite quelque temps auparavant avec un état-major bien différent. Il causa souvent avec moi, en ayant la discrétion d'éviter sur notre armée des questions auxquelles il savait que je n'aurais pas répondu. Dans ces conversations souvent répétées pendant mon séjour à Bartenstein, il me parlait de la campagne qu'il venait de faire. Il n'avait jamais quitté l'offensive; vainqueur à Pultusk, il l'avait encore été à Eylau, et il remarquait comme une faveur divine que la reine de Prusse, malade, depuis quelque temps, eût pu aller à l'église justement le jour de ce dernier triomphe. Je ne le chicanai point là-dessus; j'aurais préféré aux récits du passé quelques détails sur les projets futurs. À cet égard, Benningsen se montrait plus réservé. Je crus cependant entrevoir qu'il se disposait à interrompre le cours de ses triomphes pour reposer son armée en cantonnements; j'en fus ravi, la continuation de la campagne d'hiver ne pouvant pas être à notre avantage. M. Thiers parle des souffrances de l'armée russe, des Cosaques venant demander du pain à nos soldats. Je ne le conteste pas; mais au quartier général l'apparence démentait cette assertion. Si ma qualité de prisonnier de guerre m'interdisait les questions, je voyais du moins l'état-major vivre dans l'abondance, les soldats bien vêtus, les chevaux en bon état. Assurément la comparaison n'était pas en notre faveur.
Je passai trois semaines à Bartenstein au quartier général, logeant avec les aides de camp du général en chef, ainsi qu'avec MM. Ribeaupierre et de Nesselrode, dont l'un devint ambassadeur, l'autre ministre des affaires étrangères. Tous deux, jeunes alors et chambellans, avaient été envoyés au quartier général pour la correspondance avec l'Empereur. Nous dînions chez le général à une table nombreuse et bien servie. On amenait quelquefois des prisonniers qui paraissaient jaloux de ma faveur, plus rarement des déserteurs, contre lesquels ma colère mal déguisée amusait beaucoup les officiers. Un jour une députation de la ville vint féliciter Benningsen sur son arrivée. Il demanda si celui qui porta la parole était le bourgmestre: «Je puis vous l'assurer, lui dis-je: j'ai entendu monsieur, il y a peu de temps, féliciter M. le maréchal Ney dans les mêmes termes.» Ce fut une joie générale.
Les promenades dans la ville m'étant interdites, ma journée se passait à causer avec mes compagnons de chambrée, à parler beaucoup de Paris et de la France, objets constants de la prédilection des Russes, surtout à jouer au pharaon. Je dois m'accuser ici d'un trait de mauvais joueur, tel que je l'ai toujours été. Ayant perdu un gros coup, je déchirai les cartes. Les joueurs restèrent confondus; celui qui tenait les cartes dit tranquillement: «C'est dommage pourtant, nous n'avions que ce jeu-là.» Cette douceur me toucha plus que les reproches que j'aurais mérités.
Le maréchal Ney, étonné de ne pas me voir revenir, devina ma mésaventure; et quand il en eut acquis la certitude, il m'envoya de l'argent, et fit demander mon échange, que l'on refusa, trouvant sans doute de l'inconvénient à renvoyer un officier qui venait de passer quelque temps à l'état-major russe, et qui pouvait en donner des nouvelles. Le général Benningsen eut l'attention de ne pas m'en parler pour ne pas m'affliger.
Au bout de quinze jours, je partis pour Wilna, en passant par Grodno. Je partis en traîneau découvert par une nuit des plus froides, mais couvert de fourrures que mes nouveaux amis m'avaient prodiguées, et beaucoup mieux vêtu, voyageant plus commodément comme prisonnier, que je ne le faisais à l'armée française. Le gouverneur de Grodno m'accueillit avec bienveillance; je logeais et je mangeais chez lui. Mais rien ne pouvait adoucir ma tristesse. Je ne trouvai point à Grodno l'intérêt de curiosité que m'inspirait le séjour du quartier général; je n'y trouvai pas les agréments de société que je rencontrai plus tard à Wilna, et ce séjour a été pour moi l'époque la plus pénible de ma captivité. La femme du gouverneur, personne spirituelle et d'un grand sens, me dit un jour: «Vous êtes bien triste, et vous avez tort. Le malheur qui vous est arrivé, malheur fort commun à la guerre, ri est point votre faute et ne peut vous faire aucun tort. Profitez de l'occasion pour faire un voyage en Russie. On vous mènera où vous voudrez, les voyages sont faciles dans ce pays; on aime les étrangers, les Français, et vous voyez la bienveillance particulière qu'on vous témoigne. Vous rentrerez dans votre pays à vingt-trois ans, ayant fait une belle campagne et un voyage instructif.» Je me sentais trop découragé pour suivre ce sage conseil. Ne voulant rien demander, je m'abandonnai à ma triste destinée.
Au bout de quinze jours je partis pour Wilna, où je menai une vie toute différente.
Le général Korsakoff, gouverneur de cette ville, m'accorda la même hospitalité. Wilna se trouvant loin du théâtre de la guerre, j'y circulai librement. Je louai une très-petite chambre, et mon couvert était mis tous les jours à la table du gouverneur. Le général Korsakoff se plaisait à parler de ses campagnes, surtout de la célèbre bataille de Zurich, qu'il avait perdue contre Masséna, et que, d'après ses explications, il devait gagner: faiblesse ordinaire à tous les militaires, comme on voit les parents préférer leurs enfants contrefaits ou idiots. Un jour même, en passant en revue les généraux français, il me dit que Masséna avait peu de talent. «C'est possible, répondis-je, mais convenons qu'il a toujours eu du bonheur.» Je n'ai pas besoin d'ajouter que Korsakoff était un homme de peu d'esprit, bon homme d'ailleurs, un peu kalmouk de figure et de manières. Il élevait deux enfants naturels; l'aîné à quatorze ans annonçait la brutalité de l'ancien caractère russe; il maltraitait et avec le plus cruel sang-froid son frère, enfant de huit ans. Un jour en nous promenant, je ne sais ce que fit celui-ci qui contraria l'aîné: «Nous verrons cela plus tard, lui dit-il.» La promenade s'acheva gaiement, et en rentrant il emmena son frère dans sa chambre pour lui donner des coups de bâton.
Je fus également bien reçu par le gouverneur civil, M. Bagmewski, et j'avais mon couvert mis chez l'un des gouverneurs comme chez l'autre. C'est la grande politesse du pays. Il y a toujours un certain nombre de couverts vides pour les personnes que l'on autorise à venir demander à dîner, et cette autorisation n'est point une vague formule de politesse. Le maître de la maison vous adresse des reproches si vous n'en profitez pas.
M. Bagmewski avait épousé mademoiselle Mileykho, Polonaise fort belle, plus jeune que lui, et heureusement n'ayant de passion que pour la toilette. Sa sœur Marie me frappa davantage. Son agréable caractère, ses manières, moitié polonaises, moitié françaises, plaisaient autant que sa figure, et je ne doute pas qu'à Londres ou à Paris elle n'eût eu autant de succès qu'à Wilna. On pense bien que je fréquentais la maison du gouverneur civil plus que celle du gouverneur militaire, et que la société de deux belles femmes fort aimables pour moi me semblait préférable à celle de deux enfants mal élevés. Seulement nous étions convenus de ne jamais parler de la guerre, pour tâcher d'oublier que le frère des dames, et un frère fort aimé d'elles, était mon ennemi.