Je fis également connaissance avec Mme de Choiseul, née Potocka, dont le mari, fils du comte de Choiseul-Gouffier, ambassadeur à Constantinople, s'était établi en Pologne. Mme de Choiseul, belle et aimable, était fort liée avec Mme Franck. M. Franck, fils du célèbre docteur, passait lui-même pour un bon médecin; Mme Franck avait une belle voix et un talent qui eussent fait honneur à une artiste.

Je voyais presque journellement les personnes dont je viens de parler, qui toutes me semblaient aimables, car elles l'étaient pour moi. Il y avait peu de soirées priées, peu de grandes réunions, mais toujours du monde; un théâtre médiocre, quelquefois de la musique, que je faisais surtout en particulier avec Mme Franck. La société polonaise fréquentait peu celle-ci. Le zèle pour le rétablissement de la Pologne se montrait aussi vif en Lithuanie que dans le duché de Posen. On accueillait à Wilna les prisonniers français comme des frères. On vit des gens du peuple les embrasser en pleurant, leur porter à boire dans leurs rangs; on vit un cocher descendre du siège et leur donner tout l'argent qu'il possédait. Ces démonstrations inquiétaient le gouvernement, au point qu'un jour, étant allé voir nos malades à l'hôpital, le commandant du poste, me prenant pour un Polonais, me fit conduire chez le commissaire de police. On peut donc juger avec quel empressement je fus accueilli par la société polonaise; mais je leur dis avec franchise qu'étant prisonnier des Russes, je ne voulais pas me compromettre avec eux; que je désirais que la politique de l'Empereur lui permît de seconder leurs vœux, mais qu'enfin il ne s'était pas prononcé à cet égard, et que dans ma position je ne pouvais voir en eux que des sujets de l'Empereur de Russie. Ils le comprirent, et je gardai avec eux de bons rapports, en conservant pour ma société intime les personnes que j'ai nommées, personnes toutes étrangères ou appartenant au gouvernement russe.

Je trouvai à Wilna le baron de Damas, jeune émigré au service de Russie, et chargé alors d'instruire des recrues. À vingt-deux ans, on remarquait déjà en lui la sévérité de principes et l'austérité de maintien qui l'ont toujours distingué. Je ne puis comprendre que dans une ville de plaisir comme Wilna, il consacrât son temps à l'instruction de ses recrues, en se permettant pour distraction quelques parties de whist avec des personnes âgées. J'admirais d'autant plus ce que je n'aurais pas eu la vertu d'imiter. Quoique engagé dans un parti différent du mien, M. de Damas me rechercha le premier; il venait me voir souvent dans ma petite chambre, et nos longues conversations paraissaient courtes, tant nous avions mutuellement de choses à nous apprendre. Après avoir épuisé l'armée russe et l'armée française, il me parla de la petite cour de Louis XVIII à Mittau, dont on pense bien qu'il était un des fidèles. Ces détails m'intéressèrent vivement; ils étaient nouveaux pour moi, les journaux ne prononçant jamais le nom des princes exilés; d'ailleurs, dans ces conversations sur des sujets souvent délicats, nous évitions avec soin ce qui aurait pu blesser un de nous deux. Ce ne fut donc qu'avec une extrême réserve qu'il me témoigna le désir qu'on aurait à Mittau de me voir me rapprocher de la cause du roi. Je ne répondis à une pareille insinuation que par le silence.

Je reçus en même temps une lettre d'un autre émigré, ancien ami de ma famille et présentement à Mittau. Après mille choses aimables, il me disait qu'un prisonnier pouvait avoir besoin d'argent; il m'offrait donc sa bourse ou celle de ses amis. Je lui exprimai ma reconnaissance, en ajoutant que le témoignage de son attachement pour mes parents était tout ce que je pouvais accepter. Je montrai la lettre au baron de Damas, en ajoutant que j'aimerais mieux vivre de pain noir que de recevoir de l'argent de Mittau. Personne ne pouvait mieux comprendre et apprécier un pareil sentiment.

Deux mois et demi s'étaient écoulés à Wilna fort doucement, fort agréablement, trop agréablement peut-être pour un prisonnier. Au mois de juin, on reçut la nouvelle des premiers combats qui signalèrent la reprise des hostilités. Toute l'armée russe avait attaqué le 6e corps sans pouvoir l'entamer. Mais ce corps d'armée s'était retiré, les équipages du maréchal Ney avaient été pris, il n'en fallait pas davantage pour transformer le combat en victoire. Malgré la connaissance de la jactance des Russes, cette nouvelle me causa quelque inquiétude. Mais enfin tout allait s'éclaircir; et, en effet, la bataille de Friedland amena les conférences de Tilsitt, bientôt suivies de la paix. Mes lecteurs peuvent donc supposer qu'après un mois encore passé à Wilna, ma captivité cessa, et qu'elle se termina aussi heureusement qu'elle avait commencé. Une singulière circonstance en décida tout autrement.

Un vieux général russe commandait à Wilna sous les ordres du gouverneur. Le baron de Damas m'avait engagé à lui taire une visite, comme à mon chef immédiat, en ma qualité de prisonnier de guerre. Je ne m'en souciai pas, me croyant assez sûr de mon fait par la protection du gouverneur lui-même. Le général en fut fort choqué. Je consentis à y aller un jour avec le baron de Damas; mais le mal était fait, et cette visite tardive me fit peut-être dans son esprit plus de mal que de bien. À la nouvelle de la reprise des hostilités, le général Korsakoff fut appelé à l'armée, et le vieux général resté maître de mon sort, se vengea de mon impolitesse par une brutalité bien digne des anciens Russes. J'appris un matin que j'allais partir sur-le-champ pour joindre un dépôt d'officiers français prisonniers à Kostroma, à cent lieues au delà de Moscou, à trois cents lieues de Wilna. Il ne me fut pas même permis d'aller dire adieu à mes amis, pas même à madame Bagmewska, femme du gouverneur civil, dont la maison ne pouvait pas être suspecte. On me permit du moins de choisir la manière de voyager qui me conviendrait. Un banquier me donna tout l'argent nécessaire, et un sous-officier, chargé de me conduire, reçut l'ordre de me traiter avec égards. Ne voulant solliciter aucune faveur après un traitement si indigne, je demandai à voyager jour et nuit sans perdre une minute. Le bruit de cet enlèvement se répandit dans la ville, et affligea doublement mes amis, en leur montrant de quoi était capable l'autorité qui pesait sur eux. Mon départ fut pour moi un jour de triomphe. Toute la ville était aux fenêtres. Tous me souhaitaient un heureux voyage, un prompt retour; plusieurs femmes agitaient leurs mouchoirs. Le lendemain, elles se plaignirent au général d'un traitement si brutal et si peu mérité. Il répondit avec plus de galanterie qu'on ne l'eût attendu de sa part, que, s'il avait cru mon départ si affligeant pour les dames de Wilna, il m'aurait renvoyé beaucoup plus tôt.

J'arrivai à Smolensk comme l'éclair. Le gouverneur me logea chez lui et voulut me garder quelques jours. Son aide de camp m'insinua même très-clairement de sa part que si je voulais me dire malade je pourrais rester à Smolensk. Je ne sais quelle folie me porta à refuser cette nouvelle marque de bienveillance, mais j'ai déjà dit que je ne voulais solliciter ni accepter aucune faveur. J'en fus puni par une prolongation de captivité de trois mois, et de trois mois des plus incommodes, des plus tristes, des plus ennuyeux que j'aie passés en ma vie.

Je partis donc conduit par mon sous-officier, voyageant jour et nuit, comme je l'avais demandé, prenant à peine le temps de manger et avec la rapidité de Mazeppa emporté par un cheval sauvage. Une petite charrette non suspendue, couverte de paille, et qu'on changeait à chaque relais, contenait le postillon, le sous-officier et moi. Un seul cheval nous menait au grand galop. Il fallait ma jeunesse, ma santé, pour supporter de pareilles fatigues. Je passais les jours et les nuits à dormir dans cet étrange équipage. Quand nous nous arrêtions pour manger, ma figure devenait l'objet de la curiosité générale. Un jour que la chaleur et la poussière m'avaient causé un gonflement à l'œil, je fis dans une auberge une fumigation à l'eau bouillante; les habitants du village, se pressant à la porte, regardaient avec terreur cette tête couverte d'un voile et exposée à la vapeur. Ils me croyaient occupé d'une opération cabalistique; et assurément, s'il eût éclaté en ce moment un coup de tonnerre ou un incendie, ils me l'auraient attribué. Une autre fois, on me consulta sur un enfant malade. Je fis l'aveu de mon ignorance. Pour rétablir ma réputation, je prescrivis un remède quelconque à un cheval demi-fourbu, et je repartis vite dans ma charrette avant qu'on eût pu éprouver l'effet de ma singulière ordonnance.

L'irritation était extrême en tous lieux contre l'armée française, et surtout contre l'Empereur. J'avais un petit portrait d'Homère qu'un maître de poste voulut déchirer, le prenant pour un portrait de Napoléon. Je vins à peine à bout de l'apaiser, en lui jurant que les deux figures ne se ressemblaient pas plus que les deux personnages.

J'éprouvai encore un mécompte particulier dans ce maudit voyage. J'avais demandé si Moscou se trouvait dans mon itinéraire, et dans ce cas, ma fierté s'abaissait jusqu'à solliciter la faveur d'y passer au moins un jour. On m'avait assuré que non. Cependant, voyant un matin à l'horizon une foule de clochers, je demandai à mon sous-officier ce que c'était. Moskwa, me répondit-il. Il était trop tard pour obtenir la permission d'y rester, mon conducteur n'ayant que la consigne de me conduire. J'y fis du moins un meilleur repas qu'à l'ordinaire, et nous repartîmes aussitôt.