J'arrivai enfin à Kostroma, en passant par Jaroslaw, et je rejoignis le dépôt d'officiers prisonniers qui y était établi. Ici commença pour moi une existence toute nouvelle. Le général russe qui m'avait si indignement traité se garda bien de me recommander au gouverneur de Kostroma, homme d'ailleurs ignorant et assez grossier, comme les Russes qui ne savent ni l'allemand ni le français. Sa femme, mieux élevée, me reçut bien et m'offrit quelques livres pour ma consolation. Du reste rien ne me distingua des autres prisonniers, ce qui au fait n'eût guère été possible. À Wilna, j'étais seul, mais à Kostroma les distinctions auraient blessé les officiers d'un grade égal ou supérieur au mien. Je fus donc réduit à la vie commune, dont voici la description.

Il y avait à Kostroma trois officiers supérieurs: un lieutenant-colonel et deux chefs d'escadron mangeant à part, et une vingtaine d'officiers inférieurs, auxquels je me réunis. Nous étions douze logés dans deux chambres, et couchés sur des chaises, sur un matelas, sur la paille sans pouvoir éviter complètement les insectes et la vermine. Nous avions trouvé heureusement une assez bonne pension chez un Allemand établi à Kostroma, et aussi bon marché qu'il convenait à notre position. Je n'ai à mentionner aucun de ces officiers en particulier; ils appartenaient à différentes armes, à différents corps. On y voyait des sous-officiers se faisant passer pour officiers, et jouant si bien leur rôle que les officiers véritables en furent la dupe. Ainsi un jeune fourrier de chasseurs, s'étant procuré un petit habit gris, se disait élève sorti de Saint-Cyr, et pris au moment où il allait rejoindre son régiment d'infanterie. Tel maréchal des logis se faisait lieutenant, tel adjudant, capitaine. Les véritables officiers, ayant appris plus tard ces tours de passe-passe, s'en sont choqués, et bien à tort, selon moi. Il est naturel de chercher à améliorer une situation si triste; et pour un prisonnier, entre le traitement des officiers et celui de la troupe, c'est la vie ou la mort. Pour moi je crus recommencer mon apprentissage du camp de Montreuil. Il me fallait oublier Wilna comme autrefois j'avais oublié Paris, reprendre l'habitude de toutes les privations, de toutes les misères, me retrouver dans l'intimité de gens bien différents de ceux avec lesquels j'avais repris l'habitude de vivre. Ces officiers dans le fait différaient peu des soldats. C'étaient la même ignorance, un pareil manque de savoir-vivre; quelques-uns, un peu mieux élevés, souriaient en entendant les autres. Chacun racontait ses prouesses vraies ou fausses. Les caractères n'étant plus contenus par la discipline, se montraient à découvert. Il y avait du bien, du mal, de la générosité, de l'égoïsme; des natures bienveillantes, des caractères querelleurs. On aurait compté plus d'un duel dans cette petite colonie si nous avions eu des armes. Le temps, le bonheur de voir la fin de notre exil firent oublier les querelles, et je ne crois pas qu'une seule de ces provocations ait été suivie d'effet.

Un officier était fort mal vu de tous les autres. Quoique logeant et mangeant avec nous, on le laissait toujours à part. J'ai su qu'on l'accusait d'avoir reçu d'un seigneur polonais une somme à distribuer à ses camarades d'infortune, et de l'avoir gardée pour lui.

Comme au camp de Montreuil aussi, mon arrivée causa quelque surprise, même quelque ombrage. Ma toilette, moins décousue que celle des autres quoiqu'elle ne fût pas brillante, ma situation exceptionnelle jusqu'à ce jour paraissaient étranges. Quel était cet officier qui voyageait en poste avec un sous-officier russe pour le conduire? Pourquoi cette distinction qui n'était pas due à son grade? Il se disait aide de camp du maréchal Ney, et il portait l'uniforme du 59e. Était-ce encore un chevalier d'industrie, un de ces prisonniers habiles à se faire passer pour ce qu'ils ne sont pas? Ces doutes furent bientôt dissipés. Moins novice qu'au camp de Montreuil, je savais à qui j'avais affaire, et je connaissais la langue du pays. Quelques officiers, comprenant la situation de ma famille, ne s'étonnaient pas de me voir de l'argent. Mon caractère plut à mes compagnons d'infortune, et je n'employai mes avantages personnels qu'à leur être agréable; la meilleure intelligence s'établit donc entre nous.

Dans ce chef-lieu d'un des gouvernements les plus reculés de la Russie d'Europe, on rencontrait cependant quelque société. On parlait peu français et un peu plus allemand. Personne ne nous donna à dîner; mais nous reçûmes quelques invitations à des collations qui duraient presque toute la journée, avec le genre d'hospitalité particulier aux peuples à demi sauvages. Il fallait manger de toutes sortes de choses l'une après l'autre, et quand ensuite vous vouliez vous retirer en prétextant une affaire, le maître de la maison courait après vous pour vous conjurer de revenir ensuite.

La nouvelle de la paix arriva enfin, et fut suivie de l'ordre de notre départ. Mais quel étrange voyage! Il y a plus de trois cents lieues de Kostrama à Wilna, en passant par Moscou; et encore, comme on voulait nous faire éviter cette capitale, on allongea la route de cinquante lieues. Chacun de nous était monté sur une petite charrette à un cheval conduite par un paysan. Un détachement de soldats, commandé par un officier, ouvrait et fermait la marche. Qu'on juge l'un voyage de trois cent cinquante lieues à petites journées dans un tel équipage, par tous les temps! Quelle incommodité, quel ennui, quelle fatigue! À peine trouvions-nous à manger, et Dieu sait ce que nous trouvions. Nous couchions dans de mauvaises huttes, au milieu des paysans, et exposés à tous les inconvénients qui pouvaient en résulter. Dans les villes nous faisions de meilleurs repas en emportant quelques provisions pour les jours suivants. Par une négligence bien digne de moi dans ma jeunesse, je me laissai voler presque tout mon argent et je fus privé d'une ressource qui eût été précieuse pour moi et pour les autres. Après vingt-huit jours de cet étrange voyage, nous arrivâmes à Wilna en passant par Vladimir, Kolomna, Kaluga, Viasma, Smolensk, Orcha, Borissow et la Bérézina, lieux devenus depuis bien tristement célèbres, et que je ne m'attendais pas à revoir cinq ans plus tard dans une situation tellement différente. Wilna étant le lieu de rendez-vous de tous les convois de prisonniers, chacun eut la faculté de rejoindre individuellement l'armée française. Le général Korsakoff avait repris son gouvernement, le général Benningsen, revenant de l'armée, s'y trouvait également. Je les remerciai tous deux de leurs bontés. Tous deux me témoignèrent le regret que leur causait un fatal voyage, qu'ils m'auraient épargné s'ils eussent pu le prévoir.

Je reçus à Wilna la plus aimable hospitalité de la part d'un inconnu. Je rencontrai un jeune officier russe que j'avais vu à Paris avant la guerre. Il me mena voir son général retenu dans sa chambre par suite d'une chute. Celui-ci, apprenant que j'étais dans mon logement à peu près couché par terre par suite de l'encombrement que causait la quantité de prisonniers, me fit mettre un lit dans son salon et me garda jusqu'à mon départ. Rien n'égale l'hospitalité des Russes, mais il serait dangereux de s'y fier; leur accueil est capricieux et changeant comme leur caractère. Tels sont les peuples encore à demi sauvages; et l'on se rappelle que le capitaine Cook, après avoir reçu mille marques d'affection des habitants d'une île de la mer du Sud, fut massacré par eux quand la tempête le rejeta sur le rivage. Il est bon de vivre avec les Russes, quand on peut se passer d'eux.

Je ne peindrai pas ma joie en retrouvant à Varsovie l'armée française, en revoyant nos uniformes, nos soldats armés. Mon bonheur fut plus grand encore à Glogau, quartier général du 6e corps, dont les régiments occupaient la Silésie. Le maréchal Ney était retourné à Paris, en laissant à Glogau son aide de camp d'Albignac, mon meilleur ami. Le général Marchand commandait le corps. Le général Colbert se trouvait aussi à Glogau. Tous me reçurent comme un échappé de la Sibérie, et m'apprirent une nouvelle qui me combla de joie: on m'avait donné la croix de la Légion d'honneur. La nomination avait souffert quelque embarras, non que j'en fusse plus indigne qu'un autre, mais je n'avais été porté ni à l'état-major comme comptant au régiment dont je portais l'uniforme, ni à mon régiment, parce que j'étais à l'état-major. Le zèle de d'Albignac, la bienveillance du général Marchand vainquirent cette difficulté; mon cœur en garde à leur mémoire une éternelle reconnaissance.

Après avoir raconté ma captivité en détail, je voulus apprendre à mon tour ce qui s'était passé à l'armée, les glorieuses actions auxquelles j'avais eu le malheur de rester étranger. Je termine par l'extrait de nos conversations, qui confirment et quelquefois modifient les travaux des historiens; ce sera le complément de l'analyse très-succincte des opérations de cette campagne. Semblable aux poëmes anciens, mon journal sera partie en action, partie en récit.

Le temps de ma captivité avait été bien utilement employé à l'armée. Dantzick s'était rendu le 21 mai, après une belle défense continuée pendant cinquante jours de tranchée ouverte. Cette conquête nous rendait maîtres du cours entier de la Vistule. L'armée avait reçu des vivres dans ses cantonnements; elle campait au bivouac par divisions, protégée par des ouvrages de campagne et des abatis. J'ai raconté la position de chaque corps d'armée, et l'on a vu que le 6e était à l'avant-garde entre la Passarge et l'Alle, le quartier général à Guttstadt sur cette dernière rivière. Trois mois s'étaient ainsi passés. Napoléon se préparait à reprendre l'offensive, lorsque, le 5 juin, il fut prévenu par Benningsen, dont l'effort principal eut lieu contre le 6e corps, qu'il espérait écraser à l'aide de forces supérieures. Rien n'avait pu faire pressentir les préparatifs de l'ennemi ce jour-là; mais comme on s'y attendait d'un moment à l'autre, et que toutes les précautions étaient prises, les troupes furent sur pied en un instant. Le maréchal Ney se retira sur Deppen, point qui lui était assigné en cas de retraite pour repasser la Passarge; mais il ne fit ce jour-là que la moitié du chemin, et l'ennemi ne put le faire reculer que de deux lieues, pendant lesquelles il combattit toujours. Le soir, en rendant compte à l'Empereur, et sachant qu'il serait attaqué le lendemain, il ne craignit pas d'écrire: «Je ferai perdre encore à l'ennemi la journée de demain.» En effet, le 6 juin, il défendit le terrain pied à pied jusqu'au pont de Deppen. Là, se trouvant serré de près, il profita de quelques accidents de terrain qui retardaient la marche de l'ennemi pour faire contre lui un mouvement offensif. Ce mouvement, si inattendu de la part des Français en pleine retraite, arrêta un instant la marche des Russes et permit au 6e corps d'exécuter le passage de la Passarge. Ces deux journées couvrirent de gloire le 6e corps d'armée et son illustre chef, en donnant à l'Empereur le temps d'arriver et de préparer les grands événements qui suivirent.