Les corps d'armée se réunirent, le 8, à Saalfeld, conduits par Napoléon, qui manœuvra pour tourner la droite des Russes et les couper de Kœnigsberg. Benningsen, renonçant à l'offensive, se retira par les deux rives de l'Alle jusqu'à Heilsberg, qu'il avait entouré d'ouvrages de campagne. Il fut attaqué le 10 en avant de cette ville par le prince Murat et Davout, qui n'attendirent ni la présence ni les ordres de l'Empereur. Après une journée de carnage les troupes bivouaquèrent sur le terrain. Le lendemain 11, Benningsen continua la retraite en suivant les bords de l'Alle jusqu'à Friedland. Là, il s'arrêta pour livrer bataille; il eût été plus sage de descendre l'Alle jusqu'à la Prégel, de se placer ensuite derrière ce fleuve en couvrant Kœnigsberg. La résistance que lui avaient fait éprouver nos corps détachés devait lui apprendre à quel danger il s'exposait en combattant l'armée entière commandée par Napoléon. Je ferai encore moins le récit de cette bataille que des autres, puisque je n'y ai point assisté; je dirai seulement quelques mots sur la part que le 6e corps y a prise. Friedland est situé sur la rive gauche de l'Alle. L'armée russe fut rangée en bataille en avant de cette ville. Le maréchal Lannes, arrivé le premier sur le terrain, engagea l'affaire et soutint l'effort de l'armée russe pendant une partie de la journée. Napoléon et les autres corps n'arrivèrent qu'un peu tard. Le 6e, resté en arrière après la glorieuse retraite de Deppen, prit, le soir, la droite de l'armée en s'appuyant à l'Alle. On m'a conté que dans ce moment le maréchal Ney, voyant la plaine occupée par une nombreuse cavalerie russe, voulut la faire charger par quelques escadrons de la garde impériale qui se trouvaient là. Le colonel ayant observé qu'il ne pouvait agir sans l'ordre des généraux de la garde, le maréchal pour toute réponse fit charger son peloton d'escorte commandé par un excellent officier, qui ramena la cavalerie russe sur la garde impériale, et la força ainsi de combattre. Dans ce moment décisif, Napoléon chargea le maréchal Ney d'enlever la ville de Friedland et les ponts par lesquels l'ennemi communiquait avec la rive droite de l'Alle. Le 6e corps, disposé en échelons par régiments la droite en tête, marcha sous le feu de l'infanterie russe, secondée par leur nombreuse artillerie et d'autant plus redoutable que d'autres batteries placées sur la rive droite prenaient en flanc les échelons. Pour la première fois les régiments du 6e corps furent ébranlés. Le désordre commença à l'échelon de droite, composé de la 1re brigade de la 1re division, parce que l'on voulut faire relever par le 39e le 6e qui avait beaucoup souffert et qui manquait de munitions. Ce mouvement au milieu du feu de l'ennemi amena quelque confusion, et le désordre se communiqua promptement de la droite à la gauche à tous les échelons, qui voyaient la nombreuse cavalerie russe s'apprêter à les charger. On peut juger de la colère du maréchal Ney. Heureusement, le 59e régiment, qui formait le dernier échelon, se maintint. La division Dupont, placée à la gauche du 6e corps, appuya ce régiment. Les dragons de la Tour-Maubourg repoussèrent la cavalerie ennemie. Une nombreuse artillerie commandée par le général Senarmont vint secourir la faible artillerie du 6e corps. Tous les régiments ralliés marchèrent en avant. Cette fois la ville de Friedland fut emportée et les ponts rompus. L'aile droite des Russes, repoussée à son tour, voulut rentrer dans Friedland, et un nouveau combat s'engagea dans la ville en flammes. Les Russes essayèrent de se sauver en traversant l'Alle à gué, et beaucoup se noyèrent. La victoire était complète. L'ennemi eut 25,000 hommes hors de combat; nous prîmes 80 bouches à feu, et sur 80,000 hommes qui composaient notre armée, 55,000 à peine avaient été engagés. Pendant cette terrible bataille le maréchal Soult était entré à Kœnigsberg. L'armée russe se retira derrière le Niémen suivie par l'armée française. L'armistice fut conclu le 22 juin, et la paix signée enfin à Tilsitt le 8 juillet.
Tels furent les récits de mes camarades, récits entremêlés de mille autres détails. Je sentis plus vivement encore le regret d'avoir été séparé d'eux, et d'avoir passé dans la frivolité ou dans la tristesse le temps consacré à de si éclatants triomphes. J'allai visiter les cantonnements du 6e corps, et en particulier celui du 59e régiment, que je revis avec une grande émotion. M. Baptiste, déjà chef de bataillon au 50e, venait d'être nommé colonel du 25e léger; je l'en félicitai de tout mon cœur. M. Mazure, mon ancien capitaine, avait été tué en conduisant un peu imprudemment dans une affaire la compagnie de voltigeurs qu'il méritait bien de commander. Je n'avais pas eu besoin de sa mort pour lui pardonner ses anciens torts envers moi. Au reste, le régiment avait peu souffert.
Le maréchal Ney, en quittant l'armée, m'avait laissé l'ordre de venir le rejoindre à Paris. J'achetai une calèche, qui cassa cinq ou six fois en route selon l'usage; et voyageant jour et nuit, ce qui était aussi dans nos habitudes, j'arrivai à Paris au mois de septembre 1807, et je retrouvai ma famille.
On peut juger des transports qui m'accueillirent après trois ans d'absence, interrompus seulement par un voyage de huit jours en partant du camp de Montreuil. Mais je ne saurais peindre avec quelle émotion furent écoutés les récits que je viens de tracer. Mes parents se crurent revenus au temps des héros d'Homère. Ils crurent entendre raconter les combats de l'Iliade, les voyages de l'Odyssée; et, de fait, les événements auxquels j'ai assisté sont d'une telle importance que, même pour des lecteurs indifférents, le récit de la très-petite part que j'y ai prise ne sera peut-être pas dépourvu de quelque intérêt.
CHAPITRE VII.
CAMPAGNE D'ESPAGNE.—CAMPAGNE D'ALLEMAGNE EN 1809.
I.
CAMPAGNE D'ESPAGNE EN 1809.
Je n'ai point à raconter la guerre d'Espagne, qu'on appelle à juste titre la guerre de l'Indépendance; je n'y ai assisté que pendant trois mois (novembre et décembre 1808, janvier 1809). C'est seulement alors, que Napoléon a commandé ses armées en personne. Voici à quelle occasion j'ai fait cette courte campagne.
Je venais de me marier. Le duc de Feltre, ministre de la guerre, mon beau-père, regrettant toujours de ne pouvoir suivre l'Empereur à l'armée, voulut au moins se faire remplacer par ses aides de camp. Assurément il ne me convenait pas de solliciter une exception. La question était de savoir en quelle qualité je serais employé. Je ne voulais pas entrer dans un régiment qui pouvait rester en arrière ou tenir garnison dans quelque place. M. le maréchal Ney venait d'être appelé en Espagne. J'étais sûr qu'auprès de lui il y aurait de la gloire à acquérir ou au moins des dangers à courir. On a vu dans ce qui précède combien j'avais eu à me louer de ses bontés pour moi. Il m'en donna une nouvelle preuve en me permettant de faire encore cette campagne comme son aide de camp.