Je raconterai donc ce qui s'est passé sous mes yeux, en faisant précéder mon récit de courtes observations sur l'ensemble des événements.
Depuis quelque temps, nos troupes, sous différents prétextes, avaient occupé les principaux points de l'Espagne; et Napoléon s'en croyait le maître, lorsqu'il manda à Bayonne la famille royale, à laquelle il imposa son abdication. Cette nouvelle produisit en Espagne un effet terrible, et l'insurrection éclata de toutes parts. Des exemples sévères et quelques avantages remportés par nos généraux sur différents points en arrêtèrent d'abord le progrès, mais la malheureuse affaire du général Dupont à Baylen porta au comble l'enthousiasme des Espagnols et doubla les forces de l'insurrection. Dès le mois d'août, l'armée française n'occupait plus que la ligne de l'Ebre.
Napoléon ne perdit point de temps pour réparer ce désastre. Il appela en Espagne les 1er et 6e corps de la Grande Armée restés en Allemagne, trois divisions de dragons, deux divisions de l'armée d'Italie.
Les maréchaux Victor et Ney conservèrent les commandements des 1er et 6e corps; d'autres troupes furent mises sous les ordres des maréchaux Bessières, Lannes, Moncey, Lefèvre.
Le passage en France de ces différents corps fut une marche triomphale. Les municipalités de toutes les villes rivalisèrent de zèle pour leur réception. Partout on organisa des fêtes militaires; partout des banquets leur furent offerts. Les compliments, les harangues, les chansons militaires se succédaient pour célébrer les triomphes de la Grande Armée et pour en prédire de nouveaux. Hélas! cet espoir fut cruellement trompé.
Napoléon voulait avoir sous ses ordres cent à cent vingt mille hommes de bonnes troupes. Il espérait en quelques mois venger l'honneur de nos armes, ramener son frère à Madrid, lui soumettre l'Espagne entière. Il se hâterait ensuite de revenir à Paris, car les dispositions hostiles de l'Autriche lui causaient déjà quelque inquiétude.
Napoléon, selon son énergique expression, disait:
«J'ai envoyé aux Espagnols des agneaux qu'ils ont dévorés; je vais leur envoyer des loups qui les dévoreront à leur tour.» Il était bien temps en effet de reprendre l'ascendant que des revers inattendus venaient de nous faire perdre. On avait vu les Français repoussés jusqu'à la ligne de l'Ebre par des Espagnols à peine organisés, et dont le triomphe semblait encore redoubler la haine. Le général Dupont avait capitulé à Baylen, le général Junot à Lisbonne. L'armée anglaise, après avoir ainsi délivré le Portugal, allait se joindre aux Espagnols; encore un effort, et l'Espagne entière serait délivrée.
Voici donc le plan de campagne qu'ils adoptèrent:
L'armée française étant réunie sur l'Ebre autour de Vittoria, ils entreprirent de l'envelopper en la tournant d'un côté par Pampelune, de l'autre par Bilbao. La gauche (45,000 hommes), commandée par Blake, marcha sur Bilbao; la droite (18,000 hommes), par Palafox, sur Pampelune; Castanos (30,000 hommes), au centre, occupait la droite de l'Ebre autour de Logrono. Il devait se joindre à l'armée de droite, quand le mouvement pour envelopper l'armée française serait en pleine exécution.