Napoléon, déjà établi à Vittoria, pénétra le projet des ennemis et s'en félicita. Il savait bien que ni la droite ni la gauche des ennemis ne pourraient vaincre la résistance des admirables troupes, des habiles généraux qu'il leur opposerait, et que lui-même, partant de Vittoria, écraserait l'une après l'autre la droite et la gauche des ennemis, qui chercheraient vainement à se réunir. Il blâma même ses généraux de s'être engagés précipitamment avant son arrivée.

Quoi qu'il en soit, ces avantages partiels ayant rétabli la confiance dans notre armée, Napoléon n'hésita plus à marcher sur Burgos, dont il s'empara, après avoir mis ses défenseurs dans une déroute complète. Pendant ce temps, la gauche de l'ennemi fut battue par le maréchal Victor à Espinosa, les 10 et 11 novembre, et presque entièrement détruite.

Bientôt après, la droite éprouva le même sort au combat de Tudéla (23 novembre). Les débris de cette armée, poursuivis par le maréchal Lannes, se retirèrent partie vers Saragosse, partie sur la route de Madrid, sous la conduite des généraux Castanos et Palafox.

Napoléon continua sa marche sur Madrid pour rétablir le roi Joseph dans sa capitale, et en même temps pour prévenir l'armée anglaise, qui, après avoir débarqué à Samtander, s'avançait dans la Vieille Castille.

Il prescrivait au maréchal Ney, à peine rendu à Aranda sur la route de Madrid, de se porter à gauche par Osma et Soria, pour se placer sur les derrières de Castanos et Palafox, qui, dans leur retraite après l'affaire de Tudéla, allaient être attaqués en tête par les maréchaux Lannes et Moncey, et pouvaient ainsi être détruits.

C'est sur ces entrefaites que je rejoignis le maréchal Ney. Je passai la frontière le 10 novembre, en voyageant avec mes chevaux, et le 19 j'atteignis Aranda, sur la route de Madrid. Après quelques incertitudes sur la marche du maréchal Ney, j'appris enfin qu'il avait pris la route de Soria, ainsi que je viens de le dire, et je le joignis le 22 dans cette ville, en passant par Osma et Berlinga.

J'étais depuis peu de jours en Espagne, et déjà je remarquai la différence de cette guerre avec celles que nous avions faites précédemment. Nous n'avions à combattre en Allemagne que les armées ennemies. La victoire nous rendait maîtres du pays. Les habitants se soumettaient tristement, mais avec calme. Si les désordres que nous ne commettions que trop souvent les irritaient contre nous, il était facile de les ramener avec de bons procédés. Ici, la haine était profonde, ardente, irréconciliable. On peut dire que toute la nation était armée contre nous, et nous ne possédions en Espagne que le terrain occupé par nos troupes. Les maraudeurs de notre armée, fort nombreux à cette époque, commettaient mille excès. Les cruautés commises contre nous semblaient aux Espagnols une vengeance légitime. Elles étaient même autorisées par la religion. J'ai trouvé dans un catéchisme l'article suivant:

Est-il permis de tuer les Français? Non, excepté ceux qui sont sous les drapeaux de Napoléon.

Aussi existait-il entre eux et nous, une émulation de cruauté dont les détails feraient frémir. Même en notre présence, les Espagnols ne dissimulaient pas leurs sentiments. Un paysan, devant qui nous parlions du roi d'Espagne, ne craignit pas de nous dire: Quel roi? le vôtre ou le nôtre? Les officiers de notre armée, les soldats eux-mêmes paraissaient attristés et inquiets. Accoutumés à vaincre l'ennemi sur le champ de bataille, ils comprenaient que la bravoure et l'art militaire sont impuissants à réduire une population tout entière, qui combat pour sa religion et son indépendance.

Je reçus à l'état-major du maréchal Ney le bienveillant accueil auquel j'étais accoutumé.