J'ai dit que le maréchal avait été envoyé sur cette route pour poursuivre Castanos et lui couper la retraite, mais les renseignements étaient difficiles à obtenir dans un pays dont les habitants fuyaient à notre approche, ou bien ne nous donnaient que de fausses nouvelles. Le maréchal Ney ignorait les résultats du combat de Tudéla; on chercha même à lui faire croire que le maréchal Lannes avait été battu. Il ignorait également la marche de Castanos, que l'on disait être à la tête de 60 ou 80,000 hommes; comme il n'en avait lui-même que 14 ou 15,000, il craignit de les exposer, et il passa trois jours à Soria pour attendre des renseignements qui n'arrivaient pas. Or le combat de Tudéla ayant eu lieu le 22, s'il eût marché sur Agreda le 23, il se trouvait sur les derrières de Castanos et complétait sa défaite. L'Empereur lui en fit des reproches avec les égards dus à son mérite, et en tenant compte des motifs qui pouvaient expliquer cette irrésolution.

Le maréchal Ney continua donc sa route et arriva le 28 novembre à Alagon, devant Saragosse, en passant par Agreda et Tarrazona. Le maréchal Moncey était à Alagon, occupé des préparatifs du siége de Saragosse. L'Empereur blâma encore ce mouvement, disant que le maréchal Ney ne devait point mêler ses troupes avec celles du maréchal Moncey, qui restait chargé du siége; que, pour lui, il ne devait s'occuper qu'à poursuivre Castanos.

Le soir même de notre arrivée à Alagon (28 novembre), le maréchal demanda l'aide de camp de service pour l'envoyer au quartier général de l'Empereur; j'étais de service et je fus donc désigné. La mission était dangereuse: l'Empereur marchait sur Madrid par la grande route d'Aranda; il devait se trouver près de cette capitale. On ne pouvait prendre la route directe par Catalayud. Il fallait donc gagner Aranda par le chemin que nous venions de parcourir et reprendre ensuite la grande route de Madrid; mais partout les populations étaient exaspérées et l'on devait craindre qu'elles ne voulussent exercer leur vengeance sur un officier isolé, comme il n'y en avait déjà que trop d'exemples. Aussi mes camarades me regardaient-ils comme perdu. On en fit même l'observation au maréchal Ney; car enfin je n'étais pas son aide de camp. J'en faisais seulement le service pour cette campagne, et c'était mal récompenser mon zèle que de m'envoyer à une mort presque certaine. Le maréchal, après un instant de réflexion, répondit que puisqu'il avait parlé d'un de ses aides de camp, il ne pouvait pas désigner d'autre officier; que l'aide de camp de service devait marcher, et que je ne souffrirais pas d'ailleurs qu'on en mît un autre à ma place. La mission, ajouta-t-il, est dangereuse sans doute, mais moins qu'on ne le suppose; les populations, encore agitées et effrayées par notre passage, n'ont pas eu le temps de se concerter pour agir; je pense donc qu'avec du sang-froid et de la résolution, personne n'osera l'arrêter. Cette confiance encouragea la mienne; et l'on va voir que l'entreprise, un peu téméraire, eut un plein succès.

Je partis le soir même, sous la conduite d'un guide espagnol. Il me conduisit à Malien par des chemins de traverse. Je ne reconnus pas la route par laquelle nous avions passé la veille; j'en fis l'observation, non sans quelque inquiétude. Mon guide me répondit qu'il avait quitté la grande route, parce qu'elle nous conduirait dans un village où je pourrais être arrêté. Nous arrivâmes en effet sans encombrer à Malien, et la rare fidélité de ce premier guide me parut d'un bon augure pour le succès de mon périlleux voyage. Je trouvai ensuite, de distance en distance, des postes de cavalerie française qui me fournissaient un cheval et un cavalier d'escorte. Partout les populations étaient inquiètes, agitées, incertaines. Je trouvai sur la route beaucoup de traînards et de maraudeurs de notre corps d'armée; je les grondai de rester en arrière, quoique au fond du cœur je fusse charmé de les trouver sur mon chemin. À Tarrazona, pendant qu'on sellait mon cheval, un hussard fit partir un pistolet par mégarde, un rassemblement considérable et assez menaçant se forma aussitôt devant la porte. Le brigadier voulait faire monter à cheval et disperser le rassemblement; c'était le meilleur moyen de se faire massacrer. Je l'en empêchai et je sortis avec le hussard qui m'accompagnait. Les groupes s'écartèrent pour me laisser passer, et je traversai la ville au petit pas, donnant et recevant des saluts. Je trouvai sur toute ma route les habitants dans une attitude hostile; leurs visages portaient l'empreinte de la haine et de la frayeur. À mon approche, des groupes se formaient et se dissipaient aussitôt. Si je n'ai pas été massacré, assurément ce n'est que par la crainte des représailles. J'arrivai ainsi à Aranda le 30 novembre, après avoir marché jour et nuit. Je suivis alors la grande route de Madrid. Les dangers étaient passés, car je me trouvais au milieu des corps d'armée qui marchaient à la suite de l'Empereur; mais les chevaux de poste avaient été enlevés, et il n'existait aucun moyen de correspondance. Je voyageais presque toujours à pied, singulière manière de porter des dépêches. Tout était ravagé sur la route, où l'on ne trouvait pas plus de vivres que de chevaux. Après avoir traversé le champ de bataille de Somosierra, je trouvai enfin l'Empereur, le soir du 3 décembre, au château de Chamartin, devant Madrid. La ville se rendit le lendemain.

Aussitôt après mon départ, le maréchal Ney recevait l'ordre de se rendre lui-même à Madrid par Catalayud, Siguenza et Guadalaxara; je ne pouvais aller isolément à sa rencontre par cette route. Le prince de Neuchâtel me garda à Madrid jusqu'au 10; le maréchal Ney était alors à Guadalaxara. La proximité de cette ville me permit d'aller l'y joindre sans danger. Ce ne fut donc qu'au bout de douze jours que je pus lui rendre compte de ma singulière mission. Ses aides de camp m'embrassèrent tous comme un homme échappé du naufrage. Le corps d'armée du maréchal Ney vint tenir garnison à Madrid le 14. L'Empereur le passa en revue un des jours suivants. Ce corps d'armée fut ensuite destiné, ainsi que celui du maréchal Soult, à poursuivre l'armée anglaise commandée par le général Moore, qui se retirait à travers le royaume de Léon et la Galice pour s'embarquer à la Corogne. Le maréchal Ney devait former la réserve du maréchal Soult.

Nous partîmes le 20 décembre pour Astorga, où nous arrivâmes le 2 janvier, en passant par Guadarrama, Tordesillas, Rioseco. La rigueur du temps rendit pénible et même dangereux le passage de la montagne du Guadarrama.

L'Empereur suivit la même route jusqu'à Astorga, et retourna ensuite à Valladolid. Le maréchal Soult, qui nous précédait, suivait les Anglais dans leur retraite, qu'ils conduisirent avec habileté. On lui avait donné la brigade de cavalerie légère du maréchal Ney, commandée par le général Colbert, qui fut tué, le 3 janvier, à Carcabelo, dans une affaire d'avant-garde, qu'il dirigeait comme toujours avec sa téméraire valeur. Cette nouvelle nous causa une profonde douleur. Tous les aides de camp du maréchal Ney étaient dévoués au général Colbert, qui leur témoignait la plus grande bonté. On a dit qu'il avait exprimé le regret d'être enlevé si tôt à la carrière qui s'ouvrait devant lui. Ce n'est point exact: il a été tué sans pouvoir proférer une parole.

Le maréchal Soult continua à poursuivre les Anglais sans réclamer l'assistance du maréchal Ney, qui resta toujours en réserve, soit à Astorga, soit à Lugo. Après avoir perdu la bataille de la Corogne, les Anglais s'y embarquèrent le 17 et le 18; ils perdirent dans cette retraite six mille hommes, trois mille chevaux, un matériel considérable.

Le départ de l'armée anglaise nous rendait maîtres de tout le pays. Le maréchal Ney fut chargé d'occuper la Galice, et le maréchal Soult de s'approcher des frontières du Portugal.

Je passai huit jours à Lugo, et, au moment de partir pour la Corogne, le maréchal voulut bien m'engager à retourner à Paris pour prendre part à la campagne qui se préparait contre l'Autriche. Il me proposa seulement de retarder de quelques jours, si j'étais curieux de voir la Corogne. Je n'acceptai point, et je fis très-bien. Il n'y avait pas une minute à perdre pour la campagne d'Autriche. D'ailleurs, huit jours après mon passage, les communications étaient interceptées et tous nos postes égorgés. Saint-Simon, aide de camp du maréchal, qui retournait aussi en France, m'accompagna; et je fus heureux de trouver un tel compagnon de voyage pour une route pénible, longue et dangereuse. Notre voyage eut lieu plus tranquillement qu'on n'eût osé l'espérer. Nous trouvâmes partout des postes de correspondance, dont les commandants nous fournissaient des chevaux. Nous arrivâmes le 1er février à Valladolid, et des relais de poste nous conduisirent à Bayonne et de là à Paris.