Les trois régiments campaient sur une seule ligne, et les camps étaient tracés d'après les principes de l'ordonnance. J'entre ici dans, quelques détails pour les personnes auxquelles les règlements militaires ne sont point familiers.
Il y avait par compagnie quatre baraques construites sur deux rangs, chacune pouvait contenir seize hommes, en tout soixante-quatre; c'était peu pour des bataillons complétés à huit cents hommes, ce qui faisait près de quatre-vingt-dix pour chacune des neuf compagnies; mais plusieurs hommes ayant la permission de travailler en ville, d'autres se trouvant absents pour différentes causes, ce nombre était suffisant. Les cuisines, au nombre d'une par compagnie, étaient placées derrière; ensuite les baraques des sous-officiers et des cantiniers sur la même ligne, et puis celle des officiers, enfin des chefs de bataillon derrière leur bataillon respectif, et du colonel derrière le centre du régiment. Le règlement veut que les armes soient placées sur des chevalets en avant du premier rang des baraques. On avait dérogé à cette règle en les plaçant dans les baraques mêmes, ce qui valait mieux pour ne pas exposer les fusils à toutes les intempéries pendant la longue durée du camp. Le règlement veut aussi que les sous-officiers soient logés avec la troupe. Au camp de Montreuil, on les avait logés en arrière, le sergent-major, le fourrier et les quatre sergents de chaque compagnie occupant une même baraque. Cela était convenable, car le sergent-major, dépositaire des fonds de la compagnie, avait besoin d'une grande table pour tenir les écritures. Quant à la discipline, cette disposition avait son bon et son mauvais côté. Les sergents étant séparés des soldats, ne pouvaient pas exercer une surveillance aussi active; dans mon apprentissage de simple soldat et de caporal, j'ai vu bien des choses leur échapper. Mais on les respectait davantage en les voyant moins souvent, et je crois, en définitive, que cela vaut mieux. Les baraques étaient creusées à un mètre sous terre, ce qui les rendait fort humides. Le coucher se composait d'un grand lit de camp sur lequel on étendait de la paille; par dessus, une couverture de laine. Chaque homme se couchait sur cette couverture, enveloppé dans un sac de toile, le havre-sac servant d'oreiller; on étendait ensuite sur eux une autre couverture de laine. C'était coucher ensemble, et pourtant séparément. Souvent un soldat abrégeait les longues nuits d'hiver en racontant une histoire. Pour s'assurer qu'on l'écoutait, il s'interrompait de temps en temps pour dire cric, ceux qui ne dormaient pas répondaient crac; si tout le monde se taisait, le conteur s'endormait lui-même. Les soldats recevaient les vivres de campagne, le pain de munition et le pain blanc de soupe, la viande, les légumes secs, l'eau-de-vie et le vinaigre. Ils n'achetaient au marché que les légumes frais et les pommes de terre. Ils mangeaient avec les caporaux dans des gamelles de six à sept portions. Les sergents, dans chaque compagnie, mangeaient entre eux. Les sergents-majors seuls avec les adjudants vivaient en pension chez un cantinier. Le repas de midi se composait d'une excellente soupe grasse avec des légumes, et d'une petite portion de bœuf; celui du soir, de pommes de terre accommodées au mauvais beurre avec des oignons et du vinaigre. Le pain de munition était noir; le seigle qui entrait dans sa composition lui donnait un goût acide et désagréable; l'eau-de-vie servant à corriger l'eau, ne devait pas être bue à part, défense souvent enfreinte, comme on le peut croire.
La tenue était bizarre et irrégulière; on arrivait à une époque de transition. La grande tenue était celle de l'ancien régime, sauf la couleur: habit bleu à revers blancs et passe-poils rouges, coupé à la Française; longue veste blanche à basques, culotte blanche à long pont sans bretelles, guêtres noires montant au-dessus du genou, comme les bas roulés des vieillards de la Comédie française, chapeau à trois cornes coiffé droit, cheveux coupés en brosse avec une queue sans poudre. Les officiers remplaçaient les grandes guêtres par des bottes à revers; singulière mode pour l'infanterie. Cette tenue, contraire à toutes les habitudes du temps, ne pouvait pas être la tenue habituelle. En petite tenue on portait une mauvaise capote de drap l'hiver, et l'été un sarrau de toile, un bonnet de police, un pantalon de toile ou de gros drap, suivant la saison, attaché par des bretelles, des guêtres de toile blanche ou grise. On tolérait, hors du service, quelques effets de fantaisie et même des bottes à ceux qui pouvaient s'en procurer. Enfin, la tenue du sergent-major le plus élégant d'alors ferait honte au dernier soldat d'aujourd'hui[2].
Voilà quels devaient être mon logement, ma toilette, mes repas, ma société.
M. Lacuée me plaça dans la compagnie d'un bon capitaine, et mon début fut assez ridicule. Après m'être engagé, mon capitaine eut la complaisance de me mener au magasin pour me faire habiller. Je recommandai au maître tailleur de m'envoyer mes effets le plus tôt possible. Il ne me répondit que par un sourire. Vous ignorez que nous avons ici une habitude, me dit le capitaine; on ne porte point les habits aux soldats; ce sont eux qui vont les chercher. En retournant au camp, je lui dis qu'avec un pareil costume, je croirais jouer la comédie; plaisanterie fort déplacée à faire à un officier, lui-même ancien soldat. Je le conçois, me répondit-il, mais j'ai peur que le spectacle ne vous semble long; et vous savez que les billets une fois pris, on n'en rend pas la valeur. Je suis bien aise d'établir ainsi la réputation d'esprit de mon premier capitaine, fût-ce même à mes dépens.
Je m'installai ensuite dans ma baraque, où l'on me reçut fort bien; et ma belle montre, mon linge fin, ma bourse assez bien garnie, furent l'objet de l'admiration générale. Le bruit se répandit tout de suite dans la compagnie que j'avais un louis à manger par jour. C'est la manière des soldats d'exprimer la fortune. Comme l'heure de la soupe était passée, on m'avait gardé ma portion dans un petit pot de terre. Je fis l'éloge du cuisinier, ne sachant pas encore que l'usage des militaires est de crier contre tout le monde et de trouver mauvais tout ce qu'on leur donne. Dès le lendemain ma métamorphose était complète. Habillé de pied-en-cap, j'avais mangé à la gamelle et couché avec mes camarades; je commençai à apprendre l'exercice pour lequel j'éprouvai quelques difficultés, le fusil me semblant lourd par manque d'habitude, et parce que j'ai eu toujours les bras assez faibles. Je réussissais mieux à la théorie qui semblait un jeu à mon intrépide mémoire; aussi mes progrès dans ce genre me valurent de grands éloges. Le colonel affectait de ne me distinguer en rien; il ne m'invitait point à venir le voir, quoiqu'en me recevant toujours très-bien. Docile à ses instructions, je faisais mon métier de soldat sans murmure; excepté deux choses, qu'il ne put obtenir; la première était de faire les corvées. Je comprenais l'avantage de faire moi-même l'exercice, de démonter et de remonter mon fusil, d'en connaître toutes les pièces, et d'apprendre la théorie; mais balayer les rues du camp, nettoyer la baraque, faire la cuisine, et sans doute si mal que personne n'aurait pu la manger, à quoi cela pouvait-il me servir? Je résistai donc et mes camarades en furent charmés, car pour quelques sous chacun d'eux me remplaçait volontiers. Ma seconde résistance fut de couper mes cheveux en brosse et de prendre une queue. Je n'osai pourtant pas résister ouvertement; ma coquetterie de vingt ans n'aurait pas trouvé grâce. Il fut donc convenu que l'on attendrait que mes cheveux fussent assez longs, mais le perruquier de la compagnie, d'accord avec moi, me les coupait tous les huit jours. Si je me révoltais contre les corvées ennuyeuses, j'allais au-devant de celles qui auraient pu paraître plus pénibles. Peu de jours après mon arrivée, il fallut transporter des pierres au camp; je sollicitai la faveur de me joindre à ceux qui étaient commandés de corvée à ce sujet, et je m'attelai, comme les autres, aux petites charrettes préparées pour ce transport. Deux jours après, il fut question d'une autre corvée plus pénible, dont je rendis compte, ainsi qu'il suit, dans une lettre à ma mère: «Il s'agissait de partir à l'entrée de l'a nuit, et d'aller dans un bois à deux lieues d'ici couper des perches très-longues, très-épaisses, par conséquent très-lourdes, et les rapporter au camp sur nos épaules; j'étais dispensé de cette corvée, mais je me la suis imposée volontairement, et d'abord rien ne m'a paru si pénible que de marcher avec un pareil poids sur les épaules. Cependant, à peine arrivé au camp, je n'ai ressenti ni douleur, ni fatigue, et j'ai recueilli l'avantage de prouver à mes camarades mon courage et mon zèle, de trouver la nuit ma paille excellente, et le lendemain mon sac très-léger. Lorsque l'on est condamné par sa position à mener une vie dure, ce qu'il y a de mieux à faire est de s'imposer volontairement quelque chose de plus dur encore; alors, ce qui devait fatiguer repose, et ce que l'on appelait un sacrifice devient un dédommagement.»
Cette lettre eut beaucoup de succès dans ma famille, et M. Molé m'écrivit à cette occasion le billet le plus aimable; il m'assurait qu'il aurait suivi mon exemple, si les souvenirs de sa famille ne l'eussent point destiné à la magistrature.
Je ne montai la garde qu'une seule fois comme soldat; on me mit en faction à la porte du magasin d'habillement, et je quittai mon poste. J'ajoute tout de suite que j'étais dans mon droit, car mon caporal y était et le trouvait bon. Ma deuxième faction a été, près d'un demi-siècle plus tard, comme garde national, à l'entrée de la caserne de la rue de la Pépinière, après 1848; et cette fois-là, je n'ai pas déserté mon poste.
Avec ma réputation de fortune, il était assez naturel de payer ma bien-venue. Le colonel me dit que ce serait de bonne grâce de ma part, mais qu'il ne fallait pas me le laisser imposer. Les soldats m'en parlèrent, je répondis que nous verrions plus tard; et, au moment où l'on y pensait le moins, je donnai un grand repas. J'invitai les soldats de ma baraque et tous les caporaux de la compagnie. Le repas se composait de quelques plats de grosse viande, d'une salade, d'un plat de pommes de terre, de la bière à discrétion, et de mauvais vin d'ordinaire, dont j'offrais dans de petits verres. Le vin, qui coûtait vingt-cinq sous la bouteille, était un objet du plus grand luxe. Un verre d'eau-de-vie termina le repas. Nous étions quatorze et j'en fus quitte pour 21 francs. Mais un déjeuner que j'offris souvent à la chambrée se composait d'un petit pain avec un verre d'eau-de-vie pour chacun; des soldats qui faisaient ce commerce nous les apportaient avant que nous fussions levés, et nous prenions ce premier repas en causant, chacun renfermé dans son sac. Rien au monde ne leur faisait plus de plaisir.
Un jeune caporal se chargeait particulièrement de mon instruction. Ce caporal, me trouvant fort novice pour l'état militaire, croyait apparemment mon ignorance égale en toutes choses. Un jour, nous promenant ensemble sur les bords de la mer, il voulut m'apprendre ce que c'était que le flux et le reflux; pour le coup, ce fut à moi de prendre ma revanche, et je lui dis que je me rappelais très-bien que lorsque César conduisit les légions romaines sur les bords de l'Océan, les soldats furent étonnés de ce phénomène qui n'a point lieu dans la Méditerranée. Il resta stupéfait.