Je fus nommé, le 18 octobre, caporal dans la même compagnie. Il n'y eut rien de changé dans ma manière de vivre, puisque je connaissais tout le monde et que j'en étais connu. Ce fut cependant alors que je subis mes plus fortes épreuves. Mes premiers débuts avaient été encouragés par beaucoup d'indulgence, mais on est nécessairement plus sévère pour un caporal qui doit répondre des autres. Or, j'étais négligent, souvent mal tenu, sans ordre dans ma dépense et dans l'emploi de mon temps, remettant tout au dernier moment, et souvent quand il était trop tard. Ces défauts me firent punir plus d'une fois et réprimander plus souvent encore. Mon colonel partit pour Paris vers le milieu de novembre, afin d'assister au couronnement de l'Empereur. Le colonel se garda bien de me donner la moindre espérance sur mes chances d'avenir, de me dire quand il comptait me nommer sergent, quand je pourrais me flatter de devenir officier. C'est un temps d'épreuves à passer, me disait-il, il faut cacher les avantages de votre situation personnelle, oublier et faire oublier aux autres que vous devez les commander un jour, enfin remplir jusqu'au bout votre rôle de soldat et de caporal. Vous saviez bien jouer la comédie au Marais et à Méréville, que ne la jouez-vous ici! Je lui répondais qu'ici le spectacle était long, la pièce ennuyeuse, les costumes affreux, les acteurs sans talent, et qu'enfin il n'y avait pas d'actrices.
Je restai donc seul au milieu de tant d'hommes dont aucun ne pouvait m'entendre; aucun ne savait même le nom des personnes qui m'étaient chères, des lieux où j'avais passé ma vie. J'ai raconté comment nous étions nourris, vêtus, logés. La mauvaise saison rendait la vie matérielle plus pénible encore. À peine pouvions-nous sortir, et n'ayant pas la permission d'avoir de la lumière, il fallait nous coucher quand le jour finissait. J'avais plus de vingt ans; depuis deux ans j'étais mon maître. Quel contraste avec la vie que l'on menait à Paris, et que j'avais menée moi-même l'hiver précédent. La chute du jour me causait une tristesse inexprimable; c'était le moment où finissait notre journée et où commençaient les soirées de Paris, et depuis cette époque je n'ai jamais entendu battre la retraite sans un serrement de cœur. Un soir, je portais à souper à un sergent de garde, c'était un des derniers beaux jours de l'automne. Je m'assis à moitié chemin, je regardai le coucher du soleil, dont les derniers rayons allaient disparaître; je pensai à la vie du monde, à l'élégance des toilettes, à l'agrément de la conversation, mes yeux se fixèrent sur mes souliers ferrés, mon pantalon et mon sarrau de grosse toile, le pot de terre qui renfermait le triste souper de mon sergent, et je me mis à fondre en larmes.
Pourtant j'étais loin de me sentir découragé. D'abord la légèreté de l'âge rendait mes impressions mobiles. La gaîté succédait à la tristesse, les plaisanteries et les chansons des soldats m'amusaient comme le premier jour. Mon emploi de caporal me donnait une petite importance; j'étais fier du parti que j'avais pris, et je tenais à honneur de ne pas céder. J'appris à cette époque que plusieurs jeunes gens de mes amis venaient de jouer la comédie à Paris, et presqu'en public, avec des femmes qui se destinaient au théâtre. En présence de pareils divertissements je ne me plaignais pas d'être caporal et de manger à la gamelle.
On m'avait nommé caporal d'ordinaire, emploi bien pénible l'hiver; il fallait par tous les temps aller à Étaples, à près de deux kilomètres du camp, pour acheter des légumes. On sait qu'un soldat accompagne toujours le caporal d'ordinaire pour être témoin des marchés. L'usage est que le caporal et le soldat boivent la goutte ensemble aux dépens de la compagnie; je donnai le bel exemple, fort peu suivi depuis, de payer cette dépense, et la compagnie m'en sut beaucoup de gré. Les soldats ne se faisaient aucun scrupule de tromper les marchands, et des hommes, fort honnêtes d'ailleurs, trouvaient cela très-simple. Persuadés que chacun les volait, depuis le ministre jusqu'à leur sergent-major, depuis les fournisseurs de l'armée jusqu'aux paysans, les petits vols qu'ils pouvaient faire à leur tour leur semblaient une revanche très-légitime.
Le colonel Lacuée revint au commencement de janvier, parut satisfait de ma conduite et ne me parla point d'avancement. Chaque régiment fournissait pour la garde des bateaux canonniers à Étaples un détachement qu'on renouvelait tous les mois. Je fus désigné pour le détachement qui s'embarquait le 1er pluviôse (22 janvier). Les militaires connaissent leur tour, et ce n'était pas le mien.
Je réclamai auprès de l'adjudant, qui me reçut fort mal. Je m'en plaignis au colonel, en lui représentant que j'étais caporal depuis trois mois, que j'avais rempli ce grade dans la saison la plus rigoureuse et de la manière la plus pénible, que je ne pouvais comprendre l'avantage de passer un mois sur des bateaux où l'on était plus mal encore, sans aucune utilité pour ma carrière, et que s'il fallait rester caporal, je désirerais au moins que ce fût au camp, où l'on pouvait apprendre quelque chose. Vous apprendrez, me dit-il, à être contrarié. Je l'assurai qu'à cet égard, depuis quatre mois, il avait bien complété mon éducation.
Je partis donc pour Étaples avec le détachement, et l'on nous installa dans une canonnière par un temps affreux, exposés à la pluie, à la neige et aux vents; nous couchions dans des hamacs où l'on pouvait à peine se garantir du froid. La marine se chargeait de nous nourrir et s'en acquittait avec de mauvais fromage et des pois durs fricassés dans l'huile. Les soldats, très-mécontents, s'en vengeaient par des murmures entremêlés d'histoires plaisantes et de chansons. Pour ma part j'étais peu sensible à tout cela, et j'écrivais à ma mère: Je ne crains ni le froid, ni la neige, ni le vent qui désolent ici les soldats que je commande. Les peines physiques, qui sont tout pour le commun des hommes, ne sont rien pour celui qui veut se distinguer et qui a l'espérance d'y réussir; on a toujours assez de santé et de force quand on a du courage. Je plains bien plus les soldats de l'équipage que moi; ils ont moins de ressources et moins de motifs d'encouragement. J'aime à retrouver les mêmes sentiments exprimés à peu près de même dans des occasions plus graves pendant la durée de ma carrière.
Mais je m'affligeais d'une situation qui me rendait toute occupation impossible, et je ne pouvais comprendre par quelle manie mon colonel me condamnait à une corvée aussi inutile. J'en eus bientôt l'explication, car au bout de cinq jours on vint m'apprendre que j'étais nommé sergent et que je devais rentrer au camp. C'était donc une malice, une épreuve de patience pour mon caractère. J'aurais dû m'en douter, connaissant mon colonel; si j'avais été aussi fin que lui, et que j'eusse accepte cette corvée gaiement et sans réclamation, je me serais fait à ses yeux un honneur infini.
La compagnie dans laquelle j'entrai était commandée par un capitaine, très-bon homme, insouciant dans son service, et ne sachant pas faire servir les autres, ayant pour sergent-major un mauvais sujet accablé de dettes, un fourrier qui ne valait pas mieux, des sergents fort braves gens, d'un caractère doux. Nous logions dans la même baraque, et nous mangions ensemble.
Je pris la semaine en arrivant au camp, et comme c'était jour d'inspection je passai en revue, pour la première fois de ma vie, toute la compagnie, ce qui me flatta beaucoup. Je passai près de deux mois dans ce nouveau grade et ils furent fort employés; le sergent-major étant en prison et suspendu de ses fonctions, un sergent détaché, un autre embarqué, un troisième à l'hôpital, je me trouvai seul dans une compagnie aussi mal commandée que mal administrée. C'était de la besogne pour un débutant, je m'en tirai le moins mal possible.