Ce fut à cette époque qu'on me chargea de défendre devant le conseil de guerre un soldat prévenu de désertion, homme très-borné, et qui réellement n'avait pas su ce qu'il faisait; je fis valoir auprès du Conseil son peu d'intelligence qui l'empêchait d'avoir la conscience de sa faute, et je terminai par la péroraison suivante:

L'accusé, Messieurs, n'a rien à ajouter aux explications que vous venez d'entendre; c'est dans le simple exposé de sa conduite qu'il trouvera sa justification. S'il était coupable, il tâcherait d'émouvoir votre pitié en faveur de trois années de service et dune conduite irréprochable jusqu'à ce moment. Mais il est innocent; il est accusé d'un crime qu'il n'a jamais eu l'intention de commettre, et comment n'espérerait-il pas, lorsqu'au lieu d'implorer votre clémence, il réclame votre justice. L'accusé fut acquitté, et le capitaine-rapporteur, en lui lisant son jugement, eut la bonté d'ajouter qu'il lui conseillait de ne pas recommencer, de peur de ne pas trouver un aussi bon défenseur. Cet événement fit beaucoup d'effet dans la division, les soldats accusés voulaient tous être défendus par moi. J'en acceptai quelques-uns, et je réussis toujours quand la cause n'était pas trop mauvaise.

Mon sergent-major sortit de prison et reprit ses fonctions; mais ce ne fut pas pour longtemps, et je fus la cause involontaire d'un nouveau malheur qui acheva de le perdre. Dans les premiers jours de mars, ce malheureux sergent-major m'invita à un dîner que donnait un de ses amis à Étaples; il y avait ce jour-là exercice des sous-officiers, le colonel demanda pourquoi je n'y étais pas, l'adjudant répondit que j'étais de service, et j'étais en effet de planton au magasin d'habillement. Mais un capitaine m'avait vu à Étaples avec mon sergent-major. Le lendemain, mon colonel me fit venir, et après un long sermon sur ce que je sortais étant de service, je répondis qu'il ignorait apparemment ce qu'était le service de planton au magasin; qu'après avoir défilé la parade, le sergent se présentait chez le capitaine d'habillement pour lui demander ses ordres, que le capitaine répondait qu'il n'en avait point, qu'alors le sergent rentrait au camp et se promenait pendant vingt-quatre heures, qu'enfin cela durait ainsi depuis mon arrivée, et que je n'avais fait que suivre l'exemple général. Le colonel avait la prétention de savoir tout ce qui se passait dans son régiment, et rien ne l'impatientait plus que d'être pris en faute à ce sujet; il fut donc fort en colère, il cassa le sergent qui m'avait précédé dans ce poste malencontreux, et qui ne m'avait pas attendu pour me donner la consigne. Il fallait aussi me casser en compagnie de tous les sergents du régiment, car j'ai déjà dit qu'on ne faisait pas autre chose depuis un an. Quelque temps après le sergent-major fut cassé, et placé comme sergent dans une autre compagnie. Pour moi, je ne fus pas même consigné; mais ce qu'il y a de singulier, c'est que, quinze jours après, on me donna la place du sergent-major, dont j'avais involontairement complété la disgrâce.

Avant de parler de ce nouveau grade, je veux faire quelques observations sur le régiment que je commençais à bien connaître. Le 59e s'était distingué dans les guerres de la Révolution, et faisait partie de la division Desaix à Marengo; dix sous-officiers et soldats reçurent des fusils d'honneur pour leur conduite pendant cette journée. En 1802, ce régiment tenait garnison à Clermont-Ferrand, lorsque le nouvel évêque, M. de Dampierre, y fut installé solennellement en vertu du concordat. Nous ne pouvons pas comprendre aujourd'hui combien alors des cérémonies religieuses, des honneurs accordés à un évêque semblaient étranges. Aussi le capitaine de musique imagina de faire jouer à la cathédrale les airs les plus ridicules, tels que: Ah! le bel oiseau, maman, en choisissant de préférence le moment de l'entrée de l'évêque; le régiment fut envoyé à Luxembourg, où le dépôt se trouvait encore. J'ai dit dans quel désordre le dernier colonel avait laissé l'administration; l'instruction militaire n'avait pas été moins négligée, et tout était à refaire, ou plutôt à créer. On a vu dans l'état de la composition du camp que les régiments avaient deux bataillons complétés à huit cents hommes. Les deux chefs de bataillon étaient MM. Savary, frère du duc de Rovigo, vif, animé, colère, inégal dans sa manière de servir; et Silbermann, Alsacien, froid, méthodique, d'une tenue parfaite. Tous deux, devenus à leur tour chefs de corps, moururent au champ d'honneur, comme leur colonel. Lacuée voulait avoir une police, exemple que je n'ai pas cru devoir suivre quand j'ai eu moi-même l'honneur de commander un régiment. Les rapports de cette nature sont quelquefois faux, toujours exagérés; on donne trop d'importance à des propos irréfléchis, et il est à craindre que le colonel ne puisse se défendre de quelque injustice envers de bons officiers. Il y a des paroles que l'on ne doit point entendre, des choses qu'il vaut mieux ne pas savoir. Je pourrais donner l'état nominatif des officiers du 59e, avec des notes sur chacun d'eux; mais cette liste serait fastidieuse, et je me contenterai d'observations générales en citant quelques noms. Les officiers sortaient des rangs des sous-officiers; tous avaient fait la guerre, la plupart étaient des gens de peu d'éducation. Quelques-uns, pour réparer ce désavantage, s'étaient donné une demi-instruction assez confuse. Leurs manières étaient communes, leurs politesses, des politesses de soldats. Le plus distingué de tous, le capitaine Baptiste, devint le colonel du 25e léger. Le plus original, le capitaine Villars, gascon de naissance et de caractère, exagérait outre mesure le nombre de ses actions d'éclat et de ses blessures, quoique plusieurs des unes et des autres fussent très-réelles. Saint-Michel, mon premier sous-lieutenant, devint général de division commandant la division militaire de Toulouse.

Les sergents-majors avec qui j'ai vécu dans l'intimité pendant cinq mois ne se distinguaient pas des officiers. Ceux-ci avaient été sergents; les sergents pouvaient devenir officiers. Plusieurs auraient pu s'élever au-dessus des autres, mais ils n'avaient qu'un commencement d'éducation, aucune fortune, quelques-uns contractèrent l'habitude de boire, et arrivèrent à peine au grade de lieutenant ou de capitaine. Rester plusieurs années soldat ou sous-officier est toujours une épreuve pour un homme bien élevé. Décours, jeune homme de mon âge, sergent comme moi dans la même compagnie, m'amusa beaucoup par son originalité. D'une famille noble de Castillonès (ce dont il se vantait beaucoup), je n'ai connu que lui au régiment qui eût une véritable instruction. Il aimait la littérature, et nous avons fait bien des lectures ensemble. Aussi gascon que son origine, il eût dû être le sergent-major de Villars. On n'imagine pas toutes les histoires qu'il inventait sur lui et sur les autres. Mais la bravoure n'était pas en lui une gasconnade: brillant à la guerre, je pourrais ajouter querelleur et duelliste en temps de paix, s'il m'appartenait de m'appesantir sur les défauts d'un camarade qui m'a toujours témoigné une véritable amitié.

Les plus malheureux au camp étaient sans contredit les sergents-majors dépositaires des fonds de la compagnie, que le capitaine aurait dû garder dans sa baraque, où ils auraient été plus en sûreté. Aujourd'hui, le règlement défend avec raison aux capitaines de s'en dessaisir. Le capitaine, toujours responsable, aurait payé en cas de déficit, mais il s'en serait vengé en faisant casser le sergent-major. Celui-ci craignait donc sans cesse d'être victime d'un vol, et le plus léger déficit semblait grave à un militaire qui n'avait que sa faible solde. Ils étaient encore exposés à des dangers d'une autre nature, au danger des tentations. À cette époque, on payait la solde pour les hommes de la compagnie censés présents, et au dernier prêt du trimestre on retenait la solde de toutes les journées d'absence. Ainsi le sergent-major avait en sa possession, pendant trois mois, une somme d'argent souvent considérable pour un soldat, et dont il ne devait compte qu'à la fin du trimestre; et ayant de l'argent à sa disposition, souvent accablé de fatigue, par le froid, par la grande chaleur, ou après une journée de pluie, il fallait se refuser, non pas une bouteille de vin, qui était un grand luxe, mais une bouteille de bière ou un petit verre d'eau-de-vie. Ceux qui n'avaient point cette vertu se trouvaient embarrassés au moment du règlement des comptes. Ainsi l'on convenait généralement que les sergents-majors ne pouvaient se tirer d'affaire avec leur faible solde, et c'est bien à eux que s'appliquait le mot de M. de Talleyrand: qu'il ne connaissait personne qui pût vivre avec son revenu. Plusieurs capitaines le disaient franchement, en ajoutant qu'ils voulaient connaître les petites ressources que le sergent-major se procurait. C'étaient quelques hommes absents que l'on comptait comme présents, quelques journées d'hôpital que l'on cherchait à dissimuler. On se montrait plus sévère pour les manœuvres dont le soldat aurait été victime; par exemple, un conscrit qui ne savait pas ce qui lui était dû et au compte duquel on portait des effets ou de l'argent qu'il n'avait pas reçus. Ainsi, voler les particuliers était criminel; voler l'État n'était qu'une faute vénielle: singulière morale à laquelle on était conduit par l'insuffisance de la solde. Les soldats connaissaient ces tours de passe-passe et en faisaient justice. Le sergent-major connaît l'arithmétique, disaient-ils; pose zéro et retiens neuf. D'ailleurs le mauvais exemple porte toujours ses fruits? La quantité de bois accordée pour la construction des baraques paraissant insuffisante, on permettait aux soldats d'aller la nuit couper des arbres dans les forêts voisines; et pour mettre un terme à un pareil abus, il fallut les ordres les plus sévères de l'Empereur. Comment ensuite pouvait-on exiger des sergents-majors et des caporaux d'ordinaire de la probité soit envers les soldats soit envers les marchands. On a pris le parti de payer convenablement les militaires, et alors on a le droit d'être sévère. Pendant que j'étais sergent-major on me vola 300 francs. Mes camarades m'en témoignèrent leurs regrets, en me demandant seulement la permission d'ajouter qu'ils étaient charmés que ce malheur fût tombé sur moi plutôt que sur l'un d'eux; 300 francs étaient un léger sacrifice pour ma famille et aucun autre sergent-major n'eût pu supporter une pareille perte.

Le camp de Boulogne, dont celui de Montreuil formait la gauche, a laissé de profonds souvenirs dans notre histoire contemporaine. L'avantage des réunions de troupes dans les camps est connu de tous les militaires. On attribue au camp de Boulogne l'honneur des succès que nous avons obtenus dans les campagnes suivantes: et l'on nous voit toujours occupés de travaux militaires, d'exercices de tous genres. J'étonnerai donc mes lecteurs en leur disant combien, au camp de Montreuil, nos chefs s'occupaient peu de notre instruction, comme ils profitaient mal d'un temps si précieux. Le maréchal Ney commanda deux grandes manœuvres dans l'automne de 1804 et autant en 1805, j'y assistai comme simple soldat puis comme officier. C'était un grand dérangement et une excessive fatigue; nous partions avant le jour, après avoir mangé la soupe, et on rentrait à la nuit, n'ayant eu pendant la journée qu'une distribution d'eau-de-vie. Le général Malher, qui remplaça le général Partouneaux, réunit à peine la division trois fois et l'on manœuvra mal, il n'y eut point de manœuvre de brigade, le général ne venait même jamais au camp. Chaque colonel instruisait son régiment comme il voulait; on faisait quelques théories, on instruisait les conscrits, et au printemps de chaque année, on recommençait l'instruction pratique de tous les sous-officiers, depuis la position du soldat sans armes. Le général Malher annonça même un jour l'intention de faire prendre un fusil aux officiers et de les faire exercer comme un peloton; on lui représenta que les soldats se moqueraient d'eux et heureusement ce projet ne fut pas mis à exécution. Je trouvais déjà assez ridicule de vouloir instruire les sous-officiers comme des conscrits, de leur apprendre ce qu'ils savent et ce qu'ils doivent enseigner aux autres; aussi rien ne les impatientait davantage. Un jour l'adjudant-major désignait un vieux sergent pour instruire des recrues, celui-ci répondit avec son accent provençal: Je ne suis pas dans le cas, monsieur. L'exercice, je ne la sais pas. Si je la savais, on ne me la montrerait pas; si je ne la sais pas, je ne peux pas la montrer[3]. L'instruction ainsi commencée pour toutes les classes se prolongeait jusqu'à l'école de bataillon. Le régiment fut rarement réuni pour manœuvrer en ligne; on fit quelques promenades militaires qui n'étaient qu'une simple marche, comme une petite journée d'étape; quelques tirs à la cible, sans aucune méthode, point d'école de tirailleurs, point d'escrime à la bayonnette, point de salle d'armes. On n'imagina pas une fois de construire le plus simple ouvrage de campagne. Aucun officier ne fut chargé du moindre travail de connaissance. Je ne parle pas d'écoles régimentaires, qu'il était si facile d'établir et auxquelles on ne pensait point alors. Faire faire l'arithmétique aux soldats ou leur apprendre l'orthographe eût paru bien étrange. Il valait mieux s'enivrer quand on avait de l'argent, ou bien dormir quand on n'en avait pas. Les régiments nos voisins n'en faisaient pas davantage, et je crois pouvoir en dire autant de la première et de la deuxième division, dont l'exemple nous eût entraînés malgré nous. Il est fort heureux qu'une si longue oisiveté n'ait pas enfanté de plus grands désordres.

Au commencement de mars, on donna à chaque compagnie un petit jardin à cultiver; très-bon moyen pour occuper les soldats et pour leur procurer sans frais des légumes. Cependant ils s'en plaignirent, tant la paresse a de charmes. Les soldats sont comme les enfants, hélas! comme la plupart des hommes, il faut leur faire du bien malgré eux.

Ce fut à une des promenades militaires dont je viens de parler, que mon sous-lieutenant me dit d'un ton dégagé, en jouant avec son épée: Sergent, nous fons là une belle promenade.—Oui, mon lieutenant, répondis-je, mais moi qui ai un sac et un fusil à porter je trouve que nous vons un peu loin.

Qu'est-ce donc qui occupait toute cette jeunesse dans les moments non employés à l'exercice, au nettoiement des armes, aux soins de propreté pour lesquels on se montrait du moins assez sévère? Rien du tout, je puis le dire. Dormir une partie du jour, après avoir dormi toute la nuit, chanter des chansons, conter des histoires, quelquefois se disputer sans savoir pourquoi, lire quelques mauvais livres que l'on parvenait à se procurer; c'étaient leur vie, l'emploi de la journée des sergents comme des soldats, des officiers comme des sergents. Les mœurs étaient meilleures qu'on n'aurait pu le croire. D'abord on ne voyait pas de femmes, nous n'allions jamais à Montreuil distant de trois lieues. Si la ville d'Étaples offrait des ressources, elles étaient prises par la deuxième division, qui y campait. Sans doute on trouvait quelques paysannes aux environs, mais ces paysannes avaient leurs parents, leurs maris ou leurs amoureux et leurs confesseurs, et l'on ne pouvait les compter que comme de rares exceptions. Je suis persuadé que pendant toute la durée du camp, à peine un homme sur cinquante a-t-il eu le moindre rapport avec une femme. Dira-t-on que cette privation devait engendrer des désordres d'une autre nature? Il y en avait sans doute, mais en très-petit nombre. Je puis affirmer ce que j'avance; car quand on est aussi rapproché les uns des autres, on sait ce qui se passe. Le fait est qu'on n'y pensait guère. Cette expérience m'a fait croire bien exagéré ce que l'on raconte des mauvaises mœurs des couvents; d'autant plus que les moines regardent comme un devoir d'éloigner toutes les idées que nous nous plaisions à entretenir. En effet, si nous étions sages, c'était par manque d'occasions; quand par hasard une seule femme venait à paraître, on n'imagine pas l'excitation que causait sa présence; et ces soldats, si tranquilles au camp, auraient tous voulu en garnison avoir une maîtresse.