Je n'ai pas besoin de dire qu'il n'était pas question de religion. Les régiments n'allaient à la messe que dans les villes; car par une singulière contradiction, l'Empereur pensait que la piété convenait aux femmes et non aux hommes. Je n'aurais pas voulu, disait-il, avoir une armée bigotte; assurément, il devait être satisfait à cet égard. Mais j'ai eu lieu de remarquer combien il est fâcheux de ne jamais parler religion à une nombreuse réunion d'hommes. Rien ne leur rappelle aucun de leurs devoirs; et l'oubli de la piété amène bientôt l'oubli de la morale.

Cependant quelqu'incomplets que fussent les travaux vaux du camp, l'armée ne retira pas moins de grands avantages du long séjour qu'elle y fit. Le plus important de tous fut de s'accoutumer à vivre ensemble, d'apprendre à se connaître. D'abord la vie du camp nous préparait aux marches et aux campements. Un établissement aussi incommode ne nous rendait pas difficiles; et j'ai connu tel bivouac bien supérieur à nos baraques. Ensuite les généraux, officiers d'état-major, officiers supérieurs des différents corps, étant depuis longtemps ensemble, se connaissaient, s'appréciaient mutuellement. Si dans une brigade les colonels étaient faibles, le général surveillait plus attentivement l'exécution de ses ordres; si au contraire traire le général était peu capable, les colonels s'entendaient entre eux, pour lui indiquer très-respectueusement ce qu'il fallait faire; et celui-ci, en suivant leur direction, croyait commander. Les manies, les défauts de caractère qui, de la part d'un nouveau venu, auraient pu blesser ou inquiéter, étaient appréciés à leur valeur. Le général est un peu criard, disait-on, il faut le laisser dire, tout à l'heure il n'y pensera plus. Le maréchal Ney mit lui-même à profit cette connaissance dans les campagnes suivantes. Il savait que tel poste était confié à un général sur lequel il pouvait compter; il ne s'en occupait plus, et portait son attention sur des points occupés par des généraux ou des chefs de corps qui lui inspiraient moins de confiance. Des liens de fraternité, ainsi qu'une noble émulation existaient entre les divers corps. Les 6e et 9e légers, 59e et 96e de ligne s'étaient distingués à Marengo. L'Empereur avait dit un jour, en parlant du 32e: J'étais tranquille; la 32e était là. Les uns voulaient justifier de si belles renommées, les autres en acquérir à leur tour. Ce sont cette union, cette confiance, cette appréciation du mérite et du talent, des qualités, des défauts même de chacun, qui ont contribué à nos succès; et c'était le résultat du long séjour de l'armée dans les camps.

J'ai interrompu mon récit pour faire quelques réflexions générales sur le régiment et sur la vie que l'on menait au camp; elles seront mieux comprises après ce qui a précédé, et en même temps elles éclairciront ce qui va suivre.

Je continuai donc mon apprentissage de soldat et de sous-officier, et je dois convenir que si cette situation m'a causé quelquefois de l'embarras, j'en ai recueilli l'avantage dans la suite de ma carrière. En vivant avec les soldats, j'ai appris des choses que j'aurais toujours ignorées et qui m'ont été utiles quand j'ai été appelé à les commander.

J'ai dit que je venais d'être nommé sergent-major, et malheureusement dans la même compagnie, la plus mauvaise du régiment. Un capitaine insouciant et ne s'occupant d'aucuns détails, point de lieutenant, un sous-lieutenant vieux troupier, le sergent-major cassé pour sa mauvaise conduite, le fourrier paresseux, un très-mauvais caporal gâtant tous les autres, des sergents, mes camarades de chambrée, bonnes gens, sans caractère, le plus distingué de tous, Décours, dont j'ai parlé plus haut, d'une société agréable, mais embarrassant par sa mauvaise tête: voilà tout ce qui me secondait. Je fus nommé le 1er germinal (22 mars). Il fallait régler le trimestre; mon prédécesseur devait à toute la compagnie, et niait une partie de ses dettes; c'étaient des réclamations perpétuelles, et le capitaine ne savait interposer son autorité ni pour imposer silence aux soldats, ni pour leur faire rendre justice. Si l'on eût voulu remettre de l'ordre dans cette compagnie, il eût fallu y dépenser 500 francs. Quel début pour un jeune sergent-major, dont l'avancement est déjà un sujet de mécontentement et d'envie! Tant de difficultés et de mécomptes me rendaient désagréable ce nouveau grade, que j'avais tant désiré et qu'au fond j'étais très-fier d'avoir obtenu. Je dois donc le dire ici en toute vérité, je n'ai point été un bon sergent-major, et le quartier-maître le dit un jour très-nettement au colonel, que cela mécontenta beaucoup. La vie de soldat et de sous-officier commençait à me fatiguer. On m'avait fait espérer d'être officier au bout de quelques mois; et plus j'approchais du terme, plus je voyais combien cela était difficile. Je n'avais pas d'argent, et je n'en demandais pas; il est vrai que je faisais des dettes. Cette situation m'attristait, me mécontentait; au lieu de faire effort pour vaincre les difficultés, j'étais négligent dans mon service, et mon malheureux capitaine ne savait ni me diriger, ni m'encourager, n me réprimander. Pourtant je touchais au moment le plus grave et qui eût dû stimuler tout mon zèle. Il y avait une place de sous-lieutenant vacante au régiment, au tour du choix des officiers par suite d'une loi républicaine que l'Empire n'avait point encore abolie. Les sous-lieutenants désignaient au scrutin trois candidats parmi les sous-officiers, et les lieutenants choisissaient un des trois. De même pour le grade de lieutenant, les lieutenants désignaient trois sous-lieutenants, et les capitaines en choisissaient un. Le colonel avait toujours désiré me faire nommer de cette manière, elle était en effet plus flatteuse; mais comment l'obtenir d'officiers déjà jaloux d'un avancement que je n'avais pas trop bien justifié, surtout dans ces derniers temps, et quand ces officiers avaient parmi les sous-officiers des amis, d'anciens camarades qui attendaient depuis longtemps cette distinction, si importante pour leur avenir, et qui tous la méritaient mieux que moi? Cependant l'autorité du colonel, le désir de lui être agréable, surtout la crainte de lui déplaire dans un temps où la puissance des chefs de corps était immense; tous ces motifs vainquirent l'opposition, et je fus nommé sous-lieutenant le 26 mai. Mais avant d'être reçu, il fallait la confirmation de l'Empereur, et jusque-là je devais continuer mon service de sergent-major. En ce moment parut un décret qui exigeait quatre ans de service avant d'être nommé officier. Ce décret, qui combla de joie les vieux militaires, me donna de vives inquiétudes. Ma nomination serait-elle confirmée? Elle avait eu lieu avant la promulgation du décret fatal; mais l'Empereur comptait pour rien les règles, et peut-être voudrait-il faire exécuter tout de suite un décret qu'il avait rendu pour flatter les anciens. Mon colonel fut d'avis d'attendre; au bout d'un mois, cependant, il se décida à me faire recevoir. L'inspecteur aux revues consentit à me payer avant le décret de confirmation. Tout se préparait pour la descente en Angleterre; on parlait en même temps de rupture avec l'Autriche; la guerre était donc imminente, et il pensa avec raison que l'on ne m'ôterait point mon grade en présence de l'ennemi. Je fus donc reçu à la tête du régiment, le 2 juillet, et cette nomination fut généralement mieux accueillie qu'on n'aurait pu le croire. D'abord on s'y était toujours attendu; mon service de soldat et de sergent était un jeu, et l'on savait très-bien que je n'étais entré au régiment que pour devenir officier. Cette nomination faisait plaisir au colonel, que l'on voulait se rendre favorable. Quelques sous-lieutenants, mieux élevés que les autres, étaient bien aises de m'avoir pour camarade. Enfin, malgré la jalousie que j'inspirais, malgré quelques reproches que l'on pouvait me faire, j'étais aimé au régiment. On me savait gré d'avoir supporté de bonne grâce l'épreuve que je subissais depuis dix mois, et l'on savait que ce noviciat, bien court pour les autres, avait dû me paraître terriblement long. Mon bonheur était donc parfait, lorsque ce même soir il fut troublé par un événement bien funeste.

Le lendemain il devait y avoir un simulacre d'embarquement pour tout le corps d'armée. Le 27e régiment, détaché au camp de Saint-Josse, sur la rive gauche de la Canche, vint passer la nuit dans nos baraques. Officiers et soldats, chacun s'empressa de bien accueillir ces nouveaux hôtes, et ce fut un jour de fête pour les deux régiments. Le soir nous nous réunîmes tous au café, grande baraque construite à l'extrémité du camp, et en entrant le bruit et la chaleur me portèrent à la tête, je n'eus donc pas de peine à achever de me griser, et nous y étions encore à minuit au nombre de sept ou huit seulement. M. Lafosse, capitaine de police, qui nous tenait compagnie, fit observer alors que le colonel se promenait dans les rues du camp, que peut-être il trouverait mauvais que l'on restât si tard au café, que d'ailleurs on prenait les armes de grand matin et qu'il serait temps de nous retirer; je répondis qu'il n'avait point d'ordres à nous donner, qu'étant officier je n'étais plus soumis à l'appel, que nous étions bien les maîtres de rester au café toute la nuit, et que si nous étions prêts pour la prise d'armes, on n'avait rien à nous dire. Le capitaine répliqua et moi aussi. Un de mes camarades me fit de la morale, et au bout d'un instant m'emmena sans résistance. Après mon départ, quelques officiers blâmèrent ma conduite avec une vivacité qu'eux-mêmes avaient oubliée le lendemain. Mais le colonel avait tout entendu. On ne peut se figurer sa colère. C'était donc là la récompense de tant de soins; il m'avait reçu dans son régiment; il m'avait fait rapidement franchir les différents grades; lorsqu'il fallut remettre de l'ordre dans l'administration d'une compagnie, il m'avait presque imposé au capitaine comme sergent-major. J'avais répondu à sa confiance en servant négligemment et en faisant des dettes. Loin de se décourager, il avait obtenu des officiers de me nommer sous-lieutenant; et, le soir même de ma réception, je commençais par un acte d'insubordination, par la désobéissance envers le capitaine de police. Aussi, plus il m'avait témoigné de bonté, plus il devait maintenant se montrer sévère. Ce n'était plus pour m'apprendre mon métier, pour me faire le caractère, c'était pour me punir et se justifier lui-même auprès des officiers. J'appris donc, à ma grande surprise, après le profond sommeil qui suit toujours l'ivresse, j'appris que j'étais aux arrêts forcés avec un factionnaire à ma porte; l'officier aux arrêts paye ce factionnaire trois francs par jour; voilà comment on m'aidait à acquitter mes dettes. Cette rigueur dura quinze jours et fut suivie de huit jours d'arrêts simples. Dans cette occasion, comme en d'autres, on manqua le but en le dépassant. La punition attira l'attention sur la faute, qui n'était rien par elle-même, rien que quelques propos d'homme ivre sans valeur, puisqu'après avoir refusé de m'en aller, j'étais sorti de moi-même l'instant d'après. Le capitaine Lafosse, à qui j'en ai parlé depuis, quand nous étions, lui chef de bataillon et moi général, m'a assuré qu'il ne m'aurait pas même mis aux arrêts.

Je logeais dans ma nouvelle baraque avec trois officiers. Ces baraques, aussi malsaines que celles des soldats, étaient au moins plus spacieuses et plus commodes.

Les officiers aux arrêts de rigueur ne reçoivent personne, mais on ne pouvait pas punir mes compagnons de chambrée pour ma prétendue faute et je profitais des visites qu'on leur faisait. L'un d'eux eût été très-bon homme, s'il n'eût eu pour son malheur un peu d'éducation qui l'avait rendu un savantasse, mêlant à tort et à travers du latin à tout ce qu'il disait, devant les ignorants comme devant les savants, à peu près comme Partridge dans Tom Jones. L'autre, jeune homme sortant du Prytanée, paresseux d'esprit et de corps, passant la moitié de sa vie à garder les arrêts, l'autre à les mériter. Le troisième, bon militaire, ne sachant que dormir, chasser et commander l'exercice, parvenu enfin à force de travail au grade de sous-lieutenant, son nec plus ultrà. Ces trois hommes, si différents d'esprit et de caractère, n'en vivaient pas moins en bonne intelligence, et j'eus également à me louer d'eux. J'employai cette longue captivité à étudier mon métier, sans oublier la littérature. Je me souviens encore combien m'intéressaient les commentaires de Voltaire sur Corneille. Je cherchais à lutter d'esprit avec l'auteur, en faisant moi-même dans ma tête un commentaire sur les passages qu'il cite; et ma témérité se trouvait assez punie, quand je comparais les notes de Voltaire avec mes réflexions.

Mes arrêts furent enfin levés et je me présentai chez mon colonel avec moins de crainte encore que de douleur de l'avoir affligé. Son accueil fut froid, triste et sévère: il ne voulait plus être que mon colonel, puisque l'amitié qu'il me témoignait réussissait si mal; il avait cessé toute correspondance avec ma famille, ne pouvant pas dire du bien de moi, et n'en voulant pas dire de mal; sans doute cette affaire le brouillerait avec mes parents, parce qu'on lui donnerait tort et il regretterait de renoncer à une société aussi aimable. Je fus charmé de pouvoir le rassurer à cet égard, en lui disant que loin d'excuser ma conduite, dont j'avais déjà instruit mes parents, ils penseraient sans doute que j'étais coupable, puisqu'il me punissait, et que jamais rien ne pourrait ni à leurs yeux ni aux miens diminuer la reconnaissance que nous lui devions. Je me gardai bien d'ajouter combien sa rigueur me semblait excessive. Au bout de peu de temps je retrouvai toute son ancienne bonté.

Au mois de juillet je fis partie d'un détachement à Montreuil, et, le 1er fructidor (22 août), j'embarquai sur les canonnières, cette fois comme sous-lieutenant. Ce fut un plaisir pour moi de sortir du camp, de voir d'autres objets que cette plaine sur laquelle nous étions campés, et d'autres figures que celles de nos soldats. D'ailleurs, j'étais si content, si fier de mon nouveau grade, que tout me semblait bon et beau. Le moment le plus important dans la carrière d'un militaire est celui où il devient sous-lieutenant. L'armée est divisée en deux classes: les officiers et la troupe, et un intervalle immense les sépare. Or un adjudant, le premier sous-officier du régiment, fait partie de la troupe, comme le dernier tambour; un sous-lieutenant fait partie des officiers comme le doyen des maréchaux de France. Si cette différence est sensible en garnison, elle l'était bien plus encore au camp, où nous vivions entre nous, réunis dans un petit espace et sans autre société que nous-mêmes; aussi ces deux classes semblaient séparées par un abîme. Plusieurs sous-lieutenants, qui désiraient m'avoir pour camarade, n'auraient pas pu me faire la plus simple politesse, avant que je fusse devenu leur égal. J'ai vu des sous-officiers amis, anciens camarades, compagnons de plaisir; l'un était nommé sous-lieutenant, tout rapport cessait entre eux. Quelquefois un mot de bonté d'un côté, un remercîment respectueux de l'autre: voilà tout ce qui restait de leur ancienne intimité. C'est donc après avoir passé dix mois sans sortir du camp et dans une telle infériorité vis-à-vis des officiers, que je me suis trouvé tout d'un coup leur égal, et que j'ai vu au-dessous de moi tout le reste du régiment, où j'avais si longtemps connu des camarades ou des supérieurs. Ainsi sans parler même de l'avancement auquel ce premier pas donne des droits, c'est pour le présent un avantage incalculable et l'on en jouirait tous les jours de sa vie, si l'on devait toute sa vie rester sous-lieutenant.