Cependant, au mois d'août 1805, l'expédition tant annoncée ne partait point encore. J'ai dit au commencement de ce récit avec quel bonheur et quelle habileté tous les moyens de transport avaient été réunis sur la côte; mais comment transporter cette immense flottille en Angleterre? Pouvait-on risquer le passage en présence de la croisière ennemie? Fallait-il attendre l'arrivée de notre flotte qui eût occupé les Anglais pendant que nous aurions passé? Ces deux partis furent longuement discutés.

Il ne fallait que quarante-huit heures pour faire sortir des ports notre flottille, traverser le détroit. Il y a dans la Manche, en été, de longs calmes pendant lesquels la croisière anglaise ne pouvait agir. Ainsi des bâtiments construits pour marcher à la rame comme à la voile pouvaient passer, même en présence de l'escadre anglaise. Les brumes de l'hiver offraient le même avantage. Dans ces deux cas on pouvait risquer la descente sans le secours de notre flotte; mais, à l'aide de la flotte, on pouvait la risquer dans toutes les saisons. Ainsi l'Angleterre était toujours tenue en alarme. On se croyait prêt dès le mois de septembre 1803; la nécessité de compléter l'équipement et l'armement, ainsi que mille difficultés qui se rencontrent toujours au dernier moment, firent remettre l'expédition jusqu'en août 1804.

Napoléon se décidait enfin à attendre l'arrivée de nos flottes; ce parti plus prudent promettait un succès presque infaillible. La mort des amiraux Latouche-Tréville et Brueys causèrent de nouveaux retards. L'amiral Villeneuve, qui remplaçait Latouche-Tréville, partit de Toulon en janvier 1805; il devait se joindre aux flottes de Brest et de Rochefort, attirer les Anglais dans la mer des Antilles et revenir ensuite dans la Manche. Mais Villeneuve était inquiet du mauvais état du matériel de la flotte et de l'inexpérience des équipages. Une tourmente dispersa les bâtiments, et causa de grands dommages. Après avoir fait soixante-dix lieues, Villeneuve rentra dans Toulon, et le projet échoua encore. L'Angleterre commençait à ne plus croire à la descente, et le voyage de l'Empereur à Milan, pour son couronnement comme roi d'Italie, continua à entretenir cette illusion. Cependant Napoléon ne pouvait pas sans une nécessité absolue abandonner un plan qui, depuis deux ans, occupait toutes ses pensées, et dont il attendait de si immenses résultats. L'Espagne venait de déclarer la guerre à l'Angleterre et sa flotte allait joindre la nôtre; le moment était donc venu de tenter un dernier effort.

Villeneuve repartit de Toulon le 30 mars, rallia à Cadix l'amiral Gravina et arriva à la Martinique, mais la flotte commandée par Ganteaume ne paraissait pas. Les vents contraires la retenaient à Brest, toujours bloquée par la flotte anglaise. Alors Villeneuve, au lieu d'attendre à la Martinique la jonction de toutes les escadres, reçut l'ordre de venir débloquer celles du Ferrol et de Brest, pour les conduire enfin dans la Manche. Un combat naval eut lieu au Ferrol, il fut indécis; le découragement de Villeneuve s'en augmenta. Personne ne peut révoquer en doute le courage personnel de ce malheureux amiral, mais son caractère indécis et inquiet le disposait toujours à exagérer les inconvénients et les dangers. Les Espagnols n'étaient pour lui qu'un embarras: «ce sont eux, dit-il, qui nous ont conduits au dernier degré des malheurs.» Villeneuve ne croyait pas même les Français capables de se mesurer en mer avec les Anglais, et il avouait au ministre de la marine qu'avec ses vingt-neuf vaisseaux il craindrait de rencontrer vingt vaisseaux ennemis. Villeneuve ignorait qu'en toute affaire, il ne faut pas trop craindre les chances défavorables, et qu'à la guerre principalement, qui ne risque rien n'a rien. Il partit donc de la Corogne ayant l'ordre d'aller à Brest, mais ne sachant pas bien lui-même ce qu'il voulait faire.

Pendant ce temps Napoléon, à Boulogne, préparait le départ de l'armée. Tout le matériel était embarqué et l'on avait fait plusieurs essais d'embarquement du personnel; chaque régiment, chaque compagnie connaissait son emplacement, et le départ pouvait avoir lieu sans le moindre embarras. En même temps, on continuait à construire des baraques et le bruit d'une guerre continentale prenait quelque consistance. Irions-nous en Angleterre, en Allemagne; ou bien serions-nous condamnés à passer encore un hiver dans ce malheureux camp? Cette dernière hypothèse était la seule qui nous effrayât. Napoléon, étonné de ne pas voir arriver Villeneuve, commençait à concevoir de l'inquiétude, que le ministre augmentait encore en lui faisant part des irrésolutions de cet amiral. Enfin, on apprit, le 26 août, que Villeneuve, au lieu de marcher sur Brest, se décidait à retourner à Cadix; et l'époque de la saison, la réunion des flottes anglaises empêchaient alors de rien entreprendre.

Heureusement, la nouvelle coalition de l'Europe permit à Napoléon de remplacer cette expédition, si souvent et si inutilement annoncée, par une grande guerre européenne. Aussi, dès le lendemain 27 août, après une violente explosion de colère contre l'incapacité de l'amiral Villeneuve, qui faisait manquer le plus beau plan du monde, il y renonça sur-le-champ, donna des ordres de départ pour l'Allemagne et dicta le plan de la campagne de 1805.

Ainsi se terminèrent nos incertitudes. Les trois divisions du camp de Montreuil, toujours sous le commandement du maréchal Ney, partirent pour Strasbourg le 1er septembre. J'étais ravi de faire la guerre comme officier, et les fatigues de l'infanterie me semblaient légères, n'ayant plus que mon épée à porter. L'Empereur n'avait point confirmé ma nomination; mais j'étais tranquille, bien persuadé qu'on ne me dégraderait pas sur le champ de bataille.

CHAPITRE II.

CAMPAGNE DE 1805.

Ire PARTIE.