MARCHE EN ALLEMAGNE.—COMBAT DE GUNTZBOURG.—PRISE D'ULM.

La troisième division partit du camp de Montreuil le 1er septembre[4]. Les deux premières nous avaient précédés à un jour de distance. Ces deux jours furent précieux au moment d'un départ si précipité. Nous marchions par division, la gauche en tête; ainsi les 59e régiment, 50e, 27e et 23e léger. Rien ne fatigue plus les troupes que la marche par division. Il faut de la place pour loger huit mille hommes, et, après une longue route, les compagnies se trouvaient souvent obligées d'aller chercher par des chemins de traverse et à d'assez grandes distances le village qu'on leur assignait.

Le 59e étant tête de colonne, M. le chef de bataillon Silbermann commandait l'avant-garde, dont je faisais partie le jour du départ avec un autre sous-lieutenant. J'étais en retard, et mon camarade m'avait imité. L'avant-garde se trouvait bien loin quand nous allâmes présenter nos excuses au commandant, qui nous répondit avec son sang-froid alsacien: Messieurs, je ne me fais jamais attendre et je n'attends jamais personne; vous garderez les arrêts. Rien ne me contraria plus que cette punition au début d'une campagne. Elle me parut un triste souvenir du passé, un sinistre présage pour l'avenir.

En vingt-six jours, la division atteignit les bords du Rhin à Seltz, au-dessous de Strasbourg, en passant par Arras, La Fère, Reims, Châlons, Vitry, Saint-Dizier, Nancy et Saverne. Nous marchions dans le plus grand ordre par le flanc, sur trois rangs, les officiers constamment avec leurs compagnies. Un jour que j'étais resté en arrière un quart d'heure pour achever de déjeuner à la halte, mon capitaine me dit que lui-même ne se serait pas permis ce que je venais de faire. Quand les officiers donnent un pareil exemple, on peut être sûr que tout va bien. Aussi le passage d'une armée aussi nombreuse ne donna lieu à aucune plainte. Il y avait dans nos régiments beaucoup de conscrits qui supportèrent admirablement cette longue marche; il y eut peu de malades, point de traînards, et les hommes à qui l'on accorda des congés pour aller voir un instant leur famille, rentrèrent tous avant le passage du Rhin.

J'avais espéré moi-même une permission pour revoir mes parents après un an d'absence et au moment d'entrer en campagne. Mon colonel l'avait promis à ma mère, et je le vis avec surprise, le second jour de route, partir pour Luxembourg, dépôt du régiment, sans me parler de rien. Il nous rejoignit, le 15, à Saint-Dizier, et j'appris la cause de cette rigueur. Le second jour de marche j'étais de service à l'arrière-garde, corvée fort ennuyeuse, car on doit faire filer devant soi tous les bagages. Je causais avec une cantinière à la fin d'une longue étape, et comme elle me dit qu'elle se sentait fatiguée et un peu souffrante, je lui offris mon bras sans y penser et comme à une dame de Paris. Le général Malher nous vit et félicita mon colonel sur la galanterie des officiers qui donnaient le bras aux cantinières. Il n'en fallait pas tant pour exciter sa colère. Après m'avoir vivement reproché mon étourderie, il me dit que cette sottise l'avait empêché de me donner plus tôt une permission, mais que mes parents ne pouvaient pas être punis pour ma faute; que j'allais partir pour Paris, à la condition d'être de retour pour le passage du Rhin, le 26. Ainsi, en douze jours, il fallait faire deux cents lieues en poste, car je ne pouvais pas perdre un des instants consacrés à ma famille. N'ayant point de voiture, je prenais à chaque poste un cabriolet, une carriole, une petite charrette, où l'on attelait un cheval; le postillon assis à côté de moi, courant ainsi jour et nuit sans arrêter, prenant à peine le temps de manger. Mon arrivée à Paris fut un jour de fête pour ma famille et pour moi.

Il faudrait avoir passé un an au camp pour comprendre ce que j'éprouvai à Paris. Ce séjour me parut enchanté, je croyais rêver; et pourtant, en me retrouvant dans le lieu où j'avais passé mon enfance, je me demandais quelquefois si le camp de Montreuil n'était pas plutôt un mauvais rêve. Quelqu'un disait qu'en lisant Homère, les hommes lui paraissaient avoir six pieds de haut. On peut dire aussi que les gens bien élevés semblent des êtres d'une autre nature, des espèces de génies supérieurs aux hommes. La toilette des femmes, la conversation, le ton, les manières me transportaient dans un nouveau monde. On avait fort approuvé le parti que j'avais pris, et qui était déjà couronné de succès, puisque j'étais officier. D'ailleurs, M. Lacuée étant l'ami de la maison, le numéro du régiment augmentait encore l'affection qu'inspirait le jeune sous-lieutenant. Ces moments de bonheur durèrent peu. Arrivé à Paris le 17 septembre, j'en devais partir de manière à arriver sur le Rhin le 26.

Mon voyage eut lieu, comme je l'ai dit, en charrette de poste, jour et nuit; il fallait mon âge et ma santé pour supporter de pareilles épreuves. On attendait l'Empereur, et c'est à peine si je pouvais obtenir le seul cheval dont j'avais besoin. Quelquefois un voyageur demandait la permission de monter avec moi; j'y consentais, pourvu qu'il donnât quelque chose au postillon et que la rapidité de la course ne fût point ralentie.

J'arrivai à Seltz le 26, veille du passage du Rhin; mais dans quel équipage! J'avais acheté à Paris tout ce dont j'avais besoin; on le mit à la diligence. La, rapidité de notre marche et notre changement de direction m'empêchèrent de le recevoir. Je passai le Rhin avec une épaulette et une épée d'emprunt. C'est ainsi que j'ai toujours manqué de tout dans le cours de ma carrière. J'ai été sergent-major sans argent pour payer le prêt, voyageur en poste sans voiture, officier sans épaulette ni épée, aide de camp sans chevaux. Je suis venu à bout de toutes ces difficultés, en les bravant hardiment, en ne doutant jamais ni de moi ni de la Providence. La division passa le Rhin le 27 sur un pont de bateaux, entre Seltz et Lauterbourg. Ce passage fut une véritable fête. Les soldats portaient de petites branches d'arbres à leurs habits, en guise de lauriers. Nous défilâmes de l'autre côté du Rhin, devant les généraux, au cri de: Vive l'Empereur!

Le 30, le corps d'armée se réunit à Stuttgard, en passant par Carlsruhe et Prorsheim. Nous y séjournâmes jusqu'au 3 octobre.

Il faut maintenant raconter la position de l'ennemi, expliquer les projets de Napoléon. On verra ensuite quelle part fut réservée au sixième corps, dans leur exécution, quel rôle joua le 59e dans les opérations du corps d'armée, enfin la part très-minime que j'ai prise aux exploits de ce régiment.